La nouvelle ne vous aura certainement pas échappé : un lynx avait élu domicile dans la vallée de la Semois en début de décennie. Mais avec une dernière observation fin d’année 2022, qu’est-il advenu du Lynx de la Semois ? Est-il reparti vers d’autres contrées ? Les éléments sont-ils rassemblés en Belgique pour accueillir le « fantôme de la forêt » ? Nous vous emmenons faire le tour de la question avec Cécile Lesire, chargée de mission « Lynx » pour le Parc national de la Vallée de la Semois.
Enquête sur le Lynx de la Semois
© Alain Nicolas
Comment expliquer l’arrivée d’un lynx en Belgique au début de la décennie 2020 ?
Cécile Lesire (C.L.) : « On ne peut pas répondre à cette question avec certitude, mais on a des hypothèses. La plus probable, c’est que l’individu serait issu d’un projet de réintroduction qui avait lieu justement à ce moment-là en Allemagne, dans le Palatinat (projet LIFE Luchs Pfälzerwald). Entre 2016 et 2020, une vingtaine de lynx ont été réintroduits dans la région, et on pense que c’est un jeune issu d’une reproduction des individus réintroduits.
Grâce à des caméras-traps et des pièges à poils posés par le Service Public de Wallonie (SPW) et le DNF, on a pu déterminer que c’était un mâle de la sous-espèce « Carpathicus » (Lynx lynx carpathicus).
L’espèce correspond au lynx vivant à l’état sauvage, notamment en Allemagne. Le fait que ce soit un mâle justifie aussi la distance qu’il aurait parcouru : un mâle en dispersion peut parcourir jusqu’à 300 km, et nous sommes à 180 km à vol d’oiseau de la zone de réintroduction. Les femelles ne parcourent pas ces distances-là, elles restent assez proches du giron maternel.
L’analyse génétique n’a par contre pas permis d’identifier un individu précisément. »
La dernière fois qu'il a été aperçu de manière formelle dans la vallée de la Semois, c'était en 2022. Quelle est la suite de son parcours ? Avez-vous des hypothèses ?
C.L. : « Il a peut-être changé de zone. Il est peut-être passé de l’autre côté de la frontière, mais aucun de nos contacts n’a vu de lynx passer sous ses caméras.
Il pourrait être mort, avoir été victime d’un accident de la route par exemple, mais sa carcasse n’a pas été retrouvée. La principale cause de mortalité chez le lynx sont les collisions routières, donc ce n’est pas improbable.
On travaille avec les agents du « Plan Loup », qui continuent leur monitoring. Quand une suspicion semble suffisamment fondée, on approfondit la piste. On a, par exemple, fait une analyse ADN d’une carcasse de proie récemment, mais les résultats n’étaient pas probants.
Vu que le lynx est dans la recherche d’un territoire, qu’il cherche à se reproduire et qu’il n’y avait pas de femelle, il a aussi très bien pu se remettre en route. Il pourrait être reparti sur ses pas, avoir eu un accident plus loin, ou avoir trouvé un autre territoire où il n’a pas encore été observé.
L’espèce occupe des zones un peu spécifiques, accidentées, difficiles d’accès, donc ce n’est pas forcément des endroits où on va aller mettre des caméras d’office.
On ne sait donc vraiment pas nous prononcer sur ce qu’il est advenu du lynx aujourd’hui. »
Est-ce que les conditions sont rassemblées en Belgique pour une installation pérenne d’un ou plusieurs lynx ?
C.L. : « Pour avoir une population de lynx, il faut tout d’abord un habitat de bonne qualité. Une étude réalisée par l’Université d’Humboldt a démontré que la Belgique possédait des territoires propices, comme l’Ardenne et l’Eifel.
Pour renforcer encore la qualité de cet habitat, le Parc national de la Vallée de la Semois crée notamment des lisières intraforestières, appréciées par le lynx pour la chasse, et place certaines zones sous statut de « réserves forestières intégrales » avec le DNF pour développer un réseau de tranquillité.
Un gros point noir est la connectivité des habitats. Le lynx a besoin d’un très grand territoire, avec des massifs forestiers connectés entre eux. Pour que les animaux puissent vivre à long terme, si une population s’installe, il faut qu’ils puissent circuler de manière sécurisée.
Des études sont actuellement menées par l’Université de Liège pour analyser cette connectivité, et trouver des solutions tant au niveau préventif que dans l’adaptation des infrastructures existantes, comme des passages sous voies pour les écoulements des eaux, des ponts au-dessus des routes, etc. qui pourraient être empruntés par la faune.
© Service Public de Wallonie
Je collabore beaucoup avec les pays limitrophes pour implémenter des mesures sur leur territoire également, et essayer de favoriser des couloirs de dispersion, parce que le lynx ne se cantonne bien sûr pas à un pays.
A côté de ces actions, nous menons également des études de viabilité, sur base de différentes données dont on dispose (risques de collision, risques de mortalité naturelle, espérance de vie, taux de reproduction, disponibilité de la nourriture, etc.). Ces études sont en cours, nous aurons les résultats l’année prochaine. Ce n’est qu’à la lumière de ces résultats que nous pourrons éventuellement envisager la suite de nos actions en Belgique.
Enfin, la dernière condition à une installation pérenne du lynx est l’acceptation sociale. J’organise donc des séances d’information, des projections de films et d’autres activités pour sensibiliser et répondre aux questions et inquiétudes. Dans l’ensemble, le lynx est assez bien accepté par la population belge.
Du côté des chasseurs, certains s’inquiètent de la diminution du nombre de chevreuils que la présence du lynx entraînerait. Ces inquiétudes ne sont pas vraiment fondées. Un lynx ne consomme, en effet, qu’environ 60 chevreuils par an. D’autres s’inquiètent de la surfréquentation en forêt que générerait la présence du lynx (curieux, photographes), ce qui ferait fuir le gibier. Il est donc important d’informer, notamment sur la biologie de l’espèce. Mais surtout, nous souhaitons travailler en bonne intelligence avec tous nos partenaires, chasseurs compris, pour préparer au mieux le terrain pour le retour du lynx.»
Les différents paramètres conditionnant les programmes de réintroduction du Lynx sont donc à l’étude. Un retour naturel du Lynx pourrait-il survenir entre temps en Belgique ?
C.L. : « Comme on travaille à l’amélioration de la connectivité entre territoires, qu’il y a une énorme dynamique du côté allemand avec des projets de réintroduction, que la France se pose également des questions sur des projets de renforcement, ce n’est effectivement pas improbable que bientôt, de nouveaux individus arrivent naturellement. »
Pourquoi les pays européens, notamment la France et l’Allemagne, mais la Belgique également, s’intéressent-ils aujourd’hui à la réintroduction du Lynx ?
C.L. : « A l’origine, le lynx existait dans nos contrées, donc c’est tout d’abord un mouvement de « réparation ».
D’avoir de grands prédateurs comme le loup ou le lynx sur son territoire, c’est aussi un marqueur positif d’une forêt en bonne santé. Un écosystème équilibré est composé de différents éléments dont font partie les prédateurs. Le retour du lynx, comme du loup, c’est la réintégration des grands carnivores qui viennent rétablir la chaîne alimentaire, jusque-là un peu déséquilibrée parce qu’il en manquait un maillon. La chasse loisir est actuellement la principale cause de mortalité des ongulés sauvages, mais elle ne suffit pas à prévenir la hausse de leurs populations.
Au-delà du travail régulatoire, le lynx va apporter toute une série d’impacts positifs sur son écosystème. Il va, par exemple, laisser derrière lui des carcasses, qui profiteront à d’autres espèces et enrichiront le sol… Le lynx a aussi un impact direct sur le comportement du chevreuil, dont il augmente le degré de vigilance dans les zones qu’il fréquente le plus assidûment, ce qui réduira la pression sur la régénération des arbres. Il y a aussi un rôle sanitaire à travers la prédation préférentielle des animaux malades.
C’est toute une résilience de la diversité forestière qui s’organise. Face aux changements climatiques, il est d’autant plus important d’avoir un écosystème en bonne santé et qui soit complet dans toutes ses composantes. Il sera plus résistant et pourra mieux s’adapter. On ne connaît pas encore tout sur le lynx, mais ce sont des bénéfices qui s’ajoutent les uns aux autres.
Il faut cependant se méfier d’une assimilation du retour des grands prédateurs à un retour de l’équilibre naturel nécessaire et suffisant au maintien de la biodiversité. Les activités humaines et, avant elles, des espèces de mégaherbivores aujourd’hui disparues ont effectivement joué un rôle prépondérant pour la régénération de nombreuses espèces d’arbres. Même avec un cortège complet de grands prédateurs, le maintien de diverses espèces d’arbres pourrait ne plus s’observer spontanément. Mais c’est un élément supplémentaire, une pierre à l’édifice vers une forêt plus naturelle et plus résiliente. »
Le lynx est une espèce parapluie. Travailler sur la qualité de son habitat, par exemple, va bénéficier à toute la faune et la flore forestière.
Un dernier message à faire passer pour clore cet article ?
C.L. : « N’hésitez pas à consulter le site du parc national www.semois-parcnational.be, et levez le pied sur la route ! »
Pour aller plus loin :
- Documentaire « Sur la piste du Lynx », disponible gratuitement sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=ShKUF7TDcOs
- Livre « Lynx, portraits sauvages », disponible à la Boutique Nature



