La phénologie est l’étude des phénomènes périodiques dans le monde vivant, déterminée par les variations saisonnières climatiques. Les centres de soins utilisent des connaissances phénologiques, notamment pour relâcher les animaux, en tenant compte de la saison pour leur réadaptation et leur retour à la vie sauvage. Ces connaissances peuvent aussi nous éclairer sur les causes d’arrivées des animaux en détresse. Nous vous guidons, au cours d’une année, parmi les espèces que nous accueillons, en lien avec leur phénologie.
Une année de phénologie au Centre de soins
La pandémie aviaire
La plupart du temps, l’année commence de manière calme dans les centres de soins de Belgique. Le froid cantonne animaux et promeneurs à l’abri et les entrées sont peu nombreuses. C’est une première illustration de la saisonnalité de notre métier. Malheureusement, depuis quelques années, la grippe aviaire hautement pathogène (ou IAHP, voir encadré) exerce une pression continue sur les populations sauvages mondiales : on parle donc de pandémie animale ou “panzootie”. En janvier 2023, de nombreuses mouettes rieuses ont été apportées au Centre de Soins et sont décédées de ce virus. Ces oiseaux marins, tout comme les fous de Bassan ou les différentes espèces de goélands, sont particulièrement sensibles car ils nichent en très grandes colonies et parcourent de grandes distances, favorisant la propagation du virus. Il semble que cet hiver-ci soit un nouveau point noir dans cette histoire puisque déjà des grues cendrées sont décédées en masse, notamment au lac du Der en France. Il s’agit d’un lieu de regroupement pour ces oiseaux en période de migration. Nous ne pouvons qu’espérer que cette nouvelle vague n’affecte pas autant les autres espèces et les arrivées dans notre centre.
La grippe aviaire
La grippe aviaire est une maladie causée par des virus de l’influenza A, touchant principalement les oiseaux. Les souches hautement pathogènes (notamment H5N1) provoquent une forte mortalité. Celle-ci a été identifiée en 1996 en Chine, puis s’est répandue dans le monde entier chez les oiseaux, avec des contaminations humaines sporadiques. Avant 2020, les oiseaux sauvages étaient porteurs saisonniers du virus. Depuis, l’IAHP s’est enracinée dans leurs populations, provoquant des mortalités inédites sur plusieurs continents et changeant radicalement l’ampleur de la grippe aviaire au sein de la faune sauvage.
Le rut du renard
Pour parler de choses plus gaies, les mois suivants nous mènent à la période de reproduction du Renard roux. Elle se déroule généralement de janvier à mars, période pendant laquelle les renards sont beaucoup plus actifs et d’autant plus visibles. Les mâles et femelles marquent leurs territoires de différentes façons mais la plus impressionnante est certainement leur glapissement. À cette période, il nous arrive parfois de recevoir une vidéo ou un enregistrement provenant d’une personne s’inquiétant de la santé de renards émettant leur cri de parade, tellement celui-ci est particulier.
Les petits écureuils et autres mignonneries
Les mois d’avril et mai sont ceux où nous recevons le plus de juvéniles mammifères faisant chavirer tous les cœurs. Les renardeaux, fouines et compagnie quittent leur tanière et sont sevrés (ne boivent plus le lait maternel). Les parents doivent alors chercher de plus grandes quantités de nourriture pour leur progéniture, ce qui les rend plus exposés et les met davantage en danger. Le stress lié à l’élevage des jeunes peut également les affaiblir et les rendre plus vulnérables à des maladies. Toutes ces difficultés peuvent amener également les jeunes chez nous. Mais les premiers à montrer le bout de leur museau sont les écureuils roux. Les autres bébés mammifères étant cloîtrés dans leurs terriers, il est plus rare de les voir arriver nus et aveugles. Il est possible que lje nid de l’écureuil, de par son mode de vie presque aérien, est plus vulnérable. Les jeunes peuvent tomber ou être plus rapidement exposés aux prédateurs et aux découvreurs. Tous ces petits doivent être biberonnés, parfois tard le soir pour pouvoir grandir et être sevrés au sein du centre. La tâche est plaisante mais peut être aussi ardue, d’autant plus qu’il est hors de question que les jeunes s’attachent à nous, au risque d’être trop apprivoisés (ce qui serait néfaste à leur vie sauvage).
L’invasion des passereaux
Les jeunes hérissons arrivent, quant à eux, un peu plus tard. Mais la fin du printemps marque surtout une hausse très importante des entrées au Centre de Soins. Chaque année, on décuple le nombre d’arrivées avec la période de reproduction des passereaux. Mésanges, rouge-gorges, moineaux, merles, mais aussi corvidés, ont paradés, se sont battus et ont conquis leur partenaire. Ils ont aussi rassemblé du matériel et trouvé l’endroit (pas toujours) idéal pour leur nid. Après avoir couvé leurs œufs pendant plusieurs semaines, les voici éclos et révélant des jeunes exigeant durant toute la journée de la nourriture. Tout comme les mammifères, les adultes ressortent de cette période en ayant littéralement laissé des plumes ! Car même sortis du nid, les jeunes continuent de réclamer de la nourriture régulièrement, le temps de savoir voler et se nourrir efficacement. Et oui, le vol n’est pas totalement instinctif et beaucoup d’espèces doivent apprendre à le maîtriser. Il n’est donc pas rare de trouver des jeunes oiseaux au sol. Certains sont trop jeunes et doivent être pris en charge, tandis que d’autres peuvent être replacés en hauteur pour être à l’abri d’éventuels prédateurs. Les chats font d’ailleurs des ravages parmi ces jeunes et leurs parents, augmentant encore le nombre d’accueils au Centre de Soins.
La fable du martinet et du lérot
D’autres espèces nous marquent par leur comportement migratoire. Les martinets noirs, par exemple, sont des migrateurs long cours (plusieurs milliers de kilomètres) et ne sont présents chez nous qu’exclusivement du mois de mai à début septembre pour se reproduire. Les arrivées de martinets noirs dans notre centre de soins sont donc uniquement à cette période. Cet oiseau très particulier chasse des insectes, passe sa vie entière en vol et ne se pose que pour pondre ses œufs et nourrir ses jeunes. L’apprentissage du vol est donc, pour cette exception, quasi absente puisque les jeunes n’ont qu’une seule tentative pour s’envoler du nid. En effet, cette espèce est incapable de redécoller du sol ; il n’y a donc pas de marge d’erreur possible. Durant les mois de juin et juillet, nous accueillons malheureusement de plus en plus de juvéniles tombés du nid. Les martinets nichent dans des cavités (ici souvent dissimulées sous les toitures) où la température peut dépasser les 50 voire 60°C lors des récentes canicules. Ils sont donc obligés de se jeter prématurément hors du nid pour ne pas mourir de chaud ! Les causes d’admission des adultes sont généralement liées à des collisions vitre ou à des chutes dues à une faiblesse physique, comme la fatigue ou l’anémie. Une partie d’entre eux finissent au centre de soins et bénéficient parfois d’une deuxième chance. Mais attention, le compteur tourne et les oiseaux que nous ne parvenons pas à réhabiliter avant la migration du retour sont condamnés.
Le lérot commun, petit cousin du loir, est un adorable rongeur masqué que nous ne recevons que très peu au centre de soins. Cela peut s’expliquer par son mode de vie très discret, étant un animal nocturne et vivant principalement dans les arbres, il est rarement observé par les humains. Il hiberne également d’octobre à avril et ne ressort qu’au printemps pour nicher. Pour des raisons similaires aux martinets (la présence et la visibilité), nous n’en recevons qu’à une période très précise : de juin à septembre.
Ces chers pigeons ramiers
Pour terminer la saison de reproduction en beauté, le Pigeon ramier y met sa patte. Cet oiseau au statut protégé s’est adapté au mode de vie urbain et n’est pas à confondre avec le pigeon des villes. Il s’agit du premier animal que nous recevons au centre de soins et il dépasse largement tous les autres en nombre. Sa saison de reproduction est fort étalée : de début août jusqu’à la mi-octobre avec jusqu’à trois nichées par an. Certains individus passent l’hiver dans nos contrées, tandis que d’autres migrent en masse. Quoi qu’il en soit, chaque année, le centre de soins accueille plusieurs centaines de ces oiseaux, qu’ils soient tombés du nid ou malmenés par un prédateur. Il faut s’accrocher car pour nourrir leurs jeunes, les parents les gavent directement dans le bec avec du “lait de jabot”. Il nous faut reproduire au mieux cette méthode avec une pâte préparée que nous déposons avec une sonde dans le jabot du jeune pigeon. Et cela plusieurs fois par jour, avec des dizaines de jeunes qui réclament à leur tour leur pitance.
Pigeon ramier
Pigeon domestique
La migration périlleuse
En octobre et en novembre, la plupart des espèces migratrices ont entamé leur grand voyage. C’ est particulièrement éprouvant et les oiseaux courent de nombreux dangers. Ceux que nous observons de manière très claire au centre de soins sont les chocs avec les vitres. Les oiseaux n’y voient que le reflet du ciel et se fracassent à pleine vitesse contre celles-ci et cela d’autant plus en ville. Certaines espèces d’oiseaux, comme le Roitelet huppé et la Bécasse des bois, n’arrivent au centre de soins qu’au moment de leur migration. Le roitelet huppé est le plus petit oiseau d’Europe et c’est un migrateur partiel. Cela signifie qu’une partie de la population se déplace vers le sud en hiver tandis que l’autre partie reste sur son territoire d’origine. Lorsque l’on regarde les données d’observation de migration, on voit effectivement qu’elle commence en octobre et continue en novembre.
Source : trektellen.org
Certains de ces oiseaux s’en sortent bien et après une petite pause pour se remettre du choc, peuvent repartir “de bonne aile”. D’autres n’ont pas cette chance et souvent les bécasses des bois arrivent avec des blessures plus graves qu’un simple étourdissement. Elles passent parfois plusieurs semaines au centre de soins et certaines ne s’en remettront pas. Un moyen très simple de leur éviter ce sort est de placer des autocollants sur vos vitres les rendant beaucoup plus visibles pour les oiseaux.
Le calme avant la tempête
Le mois de décembre arrive alors, avec le froid et la baisse importante de luminosité. Le hérisson hiberne, le renard et l’écureuil se terrent et se réchauffent grâce à leurs queues touffues, les oiseaux migrateurs sont tous partis et les autres se régalent aux mangeoires. C’est l’occasion pour nous de faire le bilan de l’année écoulée, d’enfin pouvoir se reposer un peu, ou à défaut, de préparer l’année suivante !