À l’heure d’élaborer un plan de gestion pour une réserve naturelle, une question apparaît rapidement comme centrale : quel serait « l’optimum écologique » du site, et que mettre en œuvre pour l’atteindre ? En réalité, il n’existe ni gestion parfaite ni solution unique qui prévaudrait plutôt qu’une autre. Il s’agit plutôt de définir des objectifs de conservation. Mais que prendre en compte pour définir ces objectifs ?
L’art de gérer une réserve naturelle
Une affaire de compromis
Favoriser la biodiversité… oui mais laquelle ?
Il est fréquent d’entendre que la gestion d’une réserve doit « favoriser la biodiversité ». Cette assertion reste très abstraite, car favoriser un certain type de biodiversité va inéluctablement en défavoriser un autre. Un terrain laissé à l’abandon depuis quelques années sur sol calcaire accueille déjà maintes espèces férues de friches buissonnantes (fauvettes, orvets, nombreux papillons…). Instaurez-y un pâturage extensif, et vous y verrez apparaître des espèces de pelouse calcaire (Géranium sanguin, Orchis pourpre, Argus bleu-céleste…). À l’inverse, laissez la friche évoluer vers une hêtraie et d’autres orchidées (Orchis mâle, platanthères…) et une faune plus forestière (oreillards, pics…) prendront le relais. Mais ces espèces ne cohabiteront pas toutes en même temps !
En pratique, il ne s’agit donc pas de maximiser toutes les formes de vie possibles, mais plutôt d’orienter le milieu pour conserver ou restaurer une partie de la diversité jugée prioritaire : la plus menacée, emblématique ou pertinente compte-tenu des populations avoisinantes ou du potentiel du milieu et des enjeux locaux. Bien sûr, ces décisions pourront être influencées par les affinités particulières de celui qui rédige les objectifs de conservation, qu’il s’agisse de sa perception de la nature ou qu’il s’agisse de ses connaissances ou préférences pour tel ou tel groupe d’espèces…
Viser grand, mais viser juste
Les objectifs de conservation impliquent parfois d’entreprendre des transformations lourdes du milieu : suppression d’une couverture arborée, modifications du relief du sol, redirection de flux hydriques, introduction de bétail, … Ces actions, toujours mûrement réfléchies et menées dans un but précis (souvent, refaire ce qui a été défait), n’aboutissent toutefois pas toujours aux résultats attendus, tant les processus naturels sont complexes. Il faut donc trouver un juste milieu entre objectifs modestes mais quasiment garantis, ou plus audacieux (retour d’une espèce rare ou menacée, restauration d’un milieu marginal), moins assurés mais porteurs de grandes avancées en cas de réussite.
Un « tiens » ou deux « tu l’auras » ?
Certaines interventions produisent des résultats visibles rapidement : une mise à blanc permet un retour assez rapide d’un biotope de milieu ouvert ; une mare creusée peut être fonctionnelle après quelques pluies et attirer dès le printemps de nombreuses espèces, notamment de demoiselles et libellules, sans parler des amphibiens… D’autres interventions, en revanche, demandent plus de patience : restaurer une tourbière ou laisser vieillir une forêt peut prendre des décennies. Cette temporalité heurte parfois les attentes de résultats rapides, notamment vis-à-vis du grand public, des financeurs ou même du maintien de l’objectif au cours des années.
Laisser la nature décider ?
Les aspects de “pari parfois risqué” et de temporalité ouvrent la porte au débat de la libre évolution : faut-il intervenir activement ou laisser la nature suivre son cours ? Chaque approche se justifie, et elles peuvent souvent être complémentaires. Là où la libre évolution apporte une garantie de pérennité et de frais quasiment inexistants, elle est souvent assimilée à tort à une biodiversité plus “ordinaire”. De l’autre côté, l’interventionnisme permet souvent de maintenir ou faire revenir certaines espèces patrimoniales, parfois menacées, témoins d’anciennes pratiques agro-pastorales. Le choix entre les deux dépendra du contexte local, des spécificités de la réserve et – le cas échéant – de la possibilité de pérenniser ou non la gestion.
Ce qu’on veut VS ce qu’on peut
Les actions de gestion et restauration engendrent non seulement des coûts – qui peuvent s’avérer conséquents – mais elles sont aussi parfois difficiles à mettre en œuvre techniquement. Les grosses machines ne sont pas les bienvenues sur les sols fragiles, mais une gestion manuelle peut être inconcevable pour les travaux de grande ampleur. La faisabilité technique est donc une question primordiale lors de la conception du plan de gestion.
À cela s’ajoutent les obligations légales. Les directives Oiseaux et Habitats, les mesures Natura 2000 ou encore la législation régionale (Code forestier, CoDT, Code de l’eau…) imposent des orientations que les gestionnaires doivent respecter. Ces contraintes ne sont pas des entraves, mais elles fixent des garde-fous : elles assurent que certains habitats ou espèces d’intérêt communautaire bénéficient d’une attention particulière.
Et alors, on fait quoi ?
Dans la pratique, le plan de gestion s’appuie donc sur plusieurs piliers : le diagnostic écologique (quelles espèces et habitats sont présents, l’ont été, ou sont à proximité), le contexte historique, les possibilités réglementaires et économiques et les éventuelles contraintes temporelles.
Il n’existe pas de « méthode idéale » applicable partout et tout le temps. La gestion d’une réserve est un compromis, parfois difficile, mais toujours réfléchi et documenté. C’est cette souplesse, plus que la recherche d’un idéal, qui garantit la pérennité des réserves naturelles et la richesse du vivant qu’elles abritent. Quoi qu’il en soit, quels que soient les choix qui seront posés, il est primordial d’effectuer un suivi adapté dans le temps : “Les actes que je pose sur le milieu me permettent-ils d’atteindre les objectifs de conservation que je me suis fixé au départ ?”.