Photo Bernard Genton

Faites l’essai… Demandez à vos voisins ou voisines s’ils connaissent les Martinets noirs. Malgré leurs cris incessants « sriii riii » au-dessus de leurs têtes ou entendus comme bruits de fond, astucieusement exploités par des producteurs de spots publicitaires, afin de donner une ambiance estivale à leurs images, en règle générale, ils ne les ont jamais observés avec attention. 

Photo Jean-Marie Poncelet

Le roi du ciel

Notre Martinet noir se distingue des hirondelles, qui ont une apparence similaire, par une taille plus robuste, un plumage brun noirâtre, un menton blanchâtre parfois visible, de longues ailes en forme de faux et par une courte queue échancrée. Il appartient – avec 19 autres espèces de Martinets réparties sur l’Ancien et le Nouveau Monde – à la famille des Apodidae.

Avec ses cousins, le Martinet noir est cet infatigable voilier le mieux adapté aux grands espaces aériens. Ce corps fuselé, accroché à de longues ailes étroites et effilées, en fait le maître du ciel. La large tête à front plat est engoncée dans les épaules, au point de paraître n’avoir pas de cou. Avec ses grands yeux sombres (avec vision binoculaire du prédateur), son bec noir légèrement incurvé et ses ongles acérés, il se rapproche du rapace. En revanche, ses pattes courtes et entièrement emplumées le long du tarse, sont munies de quatre doigts nus, dirigés en avant et armés de puissantes griffes. Avec celles-ci, il s’accroche et se maintient parfois contre les parois murales verticales: c’est le seul contact normal que cet oiseau ait avec la terre. Les performances aériennes du Martinet jouissent d’une célébrité méritée: il peut atteindre plus de 100 km/heure lors de ses poursuites vertigineuses, mais seulement sur de courtes distances. A ces vitesses, ses yeux latéraux sont protégés, à l’avant, par de courtes plumes très rigides.

Le vol est extrêmement varié, souple et capricieux, avec de brusques changements de direction et des descentes glissées, se jouant avec assurance et adresse des obstacles. De mœurs exclusivement aériennes, ils se nourrissent en vol à longueur de journée, rassemblant des matériaux divers pour la confection du nid en les happant au passage, buvant en abaissant leur trajectoire vers la surface de l’eau, y cueillant une gorgée en l’effleurant, sans s’y mouiller.
Vu qu’ils ne se posent que pour se reproduire, le mystère de leur vie, c’est le sommeil. D’après des observations nocturnes, au radar, nous savons maintenant, avec certitude, qu’ils s’élèvent tous les soirs jusqu’au-delà de 1500-2000m pour s’y reposer pendant la nuit. Dorment-ils vraiment
? Ou prennent-ils un demi-repos en s’appuyant sur l’air et en planant dans les courants aériens ascendants favorables?

 

Une vie en colonie

Aux alentours du 18-20 avril, on peut déjà espérer observer nos premiers arrivés. Ce ne sont encore que quelques individus qui sillonnent au-dessus de leur ancienne colonie, en silence et discrètement, tout en chassant quelques rares proies aériennes. Mais, au fil du temps, quand les jours s’allongent, les troupes des Martinets noirs prennent de plus en plus d’importance.

Les premiers arrivés, mâles et femelles confondus, occupent les lieux de leur nidification des années précédentes et les défendent farouchement contre tout envahisseur du même sexe. Les adultes n’attendent pas leur conjoint, mais, pressés de commencer leur cycle de reproduction, ils acceptent aisément n’importe quel partenaire qui se présenterait à leur porte. Plusieurs générations de suite peuvent ainsi réinvestir annuellement ces sites, et ce, pendant des décennies pour des anciens bâtiments. 

Les bonnes places de nidification se font donc rares, la colonie peut-être scindée en deux tendances: les «parents sérieux» d’une part, et un groupe de «célibataires turbulents» d’autre part. Les plus jeunes (1 à 2 ans) ne montrent aucune hâte à se reproduire et consacrent leur temps à imiter les adultes, afin de s’imprégner des lieux, d’apprendre où se trouvent les bons emplacements et comment y accéder. Il est admis que le Martinet noir ne se reproduit pas, avec succès, avant d’avoir atteint l’âge de 2 à 3 ans. Ainsi, certains n’ont pas encore trouvé un emplacement disponible ou adéquat à l’âge de 2, 3 et même 4 ans, pour y fonder une famille. La recherche de pareils sites forme l’essentiel de leurs occupations.

Le temps des parades

Entre-temps, les adultes, qui ont trouvé leur gîte, s’adonnent avec frénésie à leur parade nuptiale. Les anciens couples se doivent de refaire connaissance, car ils ont vécu complètement séparés l’un de l’autre au cours de leurs escapades africaines. Pas romantiques pour un sou, plus fidèles à leur site qu’à leur conjoint, une reprise des relations s’impose donc.

Pour ce faire, des approches prénuptiales s’organisent par des poursuites effrénées en vol, bruyamment accompagnées de cris stridents. Mais, avant ces manœuvres aériennes, se déroulent, à l’intérieur de la niche, des simulacres de bagarre et de lustrage mutuel des plumes du cou et de la gorge.  

L’accouplement se déroule généralement dans la niche mais, si cet habitat n’offre pas assez d’espace libre, la copulation s’accomplit en plein vol. Le couple entreprend, dès lors, une poursuite acrobatique en très élégantes arabesques. Le mâle, les ailes vibrantes, rejoint la femelle qui maintient ses ailes à l’horizontale, se pose prudemment sur le dos de la femelle. Cette opération délicate peut se répéter à plusieurs reprises, jusqu’au moment où les partenaires glissent de concert en descente planée sur une vingtaine de mètres, la femelle tenant ses ailes abaissées, tandis que le mâle les tient surélevées en V. Quand le couple perd de l’altitude trop rapidement, les conjoints corrigent leur trajectoire par quelques battements d’ailes rapides. Cette parade ne dure que quelques secondes.

De la couvaison aux premiers jeunes

Les Belges sont connus comme étant des «météoropathes»: ils sont fortement sensibles aux variations climatiques. Puisque les Martinets partagent nos étés, ils n’échappent pas à cette règle. Époque et grandeur de la ponte et durée de la couvaison sont dépendantes des circonstances atmosphériques. Si le temps se maintient au beau, au cours de la ponte, une moyenne de trois œufs sont pondus début mai. Si, par contre, les conditions météorologiques sont venteuses ou pluvieuses, il ne s’ensuit qu’une ponte d’un ou de deux œufs. La couvaison dure normalement de 19 à 20 jours, avec un supplément de 5 jours quand la température est basse.

Chez la plupart de nos petits passereaux, les oisillons restent entre 13 et 20 jours au nid. La présence au nid de nos jeunes Martinets, en pension complète, dure en moyenne 42 jours, mais l’influence de la pluie et du froid peut perturber leur développement pour prolonger leur séjour au nid, jusqu’à 59 jours, dans le cas de circonstances climatiques exceptionnellement défavorables.

À l’âge de 2 semaines, le poids du jeune peut dépasser celui de l’adulte, atteignant, vers 3-4 semaines, 55-65 grammes, l’adulte présentant un poids moyen de 42-50 grammes, dans les meilleures circonstances. Grâce à une croissance pondérale et à l’accumulation de la réserve adipeuse, au cours des périodes de nutrition très favorables, l’oisillon peut supporter un jeûne forcé de 2 à 7 jours, à condition que le ravitaillement s’améliore par la suite.

Le nourrissage des jeunes

Les parents viennent nourrir les oisillons au nid, après leurs randonnées de chasse, avec la gorge gonflée d’une boulette d’insectes, agglomérés par de la salive.

Les Martinets sont des chasseurs d’insectes émérites. Ils ne volent pas avec le bec constamment ouvert, mais ils capturent leurs proies une par une, à vue rapprochée. Les arabesques de leur vol multiplient les chances de rencontre, et la précision de leurs réflexes visuels font le reste. Ses capacités de vol sont les atouts majeurs de cet oiseau véloce. Elles lui permettent de chercher ses proies (en cas de disette locale due au mauvais temps par ex.) à des distances allant parfois au-delà des 80km.

Photo Klaus Roggel

Quand le Martinet nourrit ses jeunes, il ne se rend pas au nid en tenant quelques insectes au bec, comme le font nos passereaux. Comme vu plus haut, ses proies sont rassemblées, une par une derrière la langue, et agglomérées par de la salive sous forme de boulettes, pesant de 1 à 2 grammes (soit quelques insectes ou 1.500 aéroplanctons ou «pucerons»). La présence de ces boulettes dans la gorge gonflée de l’oiseau nourricier est dès lors visible. Elles sont servies telles qu’elles aux oisillons: dès que le large bec du petit s’ouvre, l’adulte y introduit profondément ce repas complet (ou fractionné pour l’oisillon nouveau-né), la tête y disparaissant à moitié. Par jour, ce nourrissage de la couvée peut atteindre jusqu’à l’apport de 42 boulettes pour un total de quelques 40.000 insectes, ce qui équivaut à 50 grammes de nourriture!

Photo Bernard Genton

L’instinct migratoire

Tout au long de la période de nourrissage, les adultes rejoignent leur nid peu après le coucher du soleil. Mais les jeunes célibataires se rassemblent en soirée pour passer la nuit, en altitude. En général, le jeune accompli prend son premier envol vers la fin du mois de juillet et n’est dès lors plus nourri par ses parents. Jusqu’à ce moment, son monde extérieur s’était limité à la vision obtenue depuis l’entrée de sa niche. Après des jours d’hésitation, il a été stimulé par la faim, les parents ayant réduit progressivement la sécurité de leur nid pour entamer immédiatement leur safari vers le sud. Entre-temps, les adultes ont su se reconstituer une réserve adipeuse, les incitant à commencer la migration, suivant parfois l’exemple de congénères de plus en plus nombreux, de passage, en basse altitude vers le sud. Les individus juvéniles, quand tout va bien, passeront plus qu’une année et demie constamment dans le ciel, étant entendu que les Martinets noirs séjourneront dès lors dans leurs quartiers africains, au sud de l’Équateur, du Congo, le sud-est du Kenya, de la Tanzanie et au sud de Malawi jusqu’au Cap.

Début août, le silence tombe brutalement sur la ville…

 

Photo Jean-Marie Poncelet

Menacés

À l’exclusion des dangers classiques rencontrés en cours de migration et quand les oiseaux sont confrontés aux mauvaises conditions atmosphériques rencontrées au passage du Sahara, les Martinets noirs sont menacés par des avions de ligne qui peuvent décimer leurs vols nocturnes (dortoirs en haute altitude).

Mais, la menace la plus inquiétante se porte sur la disparition progressive des possibilités de nidification. Des anciennes bâtisses sont démolies ou rénovées: les ouvertures ou fissures murales sont bouchées. Et ces travaux ont trop souvent lieu pendant la saison de nidification. Tout cela cause une destruction systématique d’anciennes colonies de la vie rurale. Sans parler de l’extension incontournable de la construction de hauts bâtiments aux parois vitrées et réfléchissantes qui causent la mortalité, par collisions, de millions d’oiseaux migrateurs de par le monde… 

La période critique s’étend du 15 avril à fin août. Si vous devez exécuter des travaux de réparation à votre toiture ou à votre façade, profitez-en pour y installer des possibilités d’attirer le Martinet noir. Mettre des nichoirs sur votre façade ou dans la toiture est dès lors envisageable. Pour plus d’informations, vous pouvez lire notre fiche Nichoir pour Martinets.

Si vous respectez ces quelques consignes, vous augmenterez les chances de voir s’installer les Martinets chez vous. Et, par de belles soirées estivales, l’ambiance de votre rue sera tout autre quand les rondes folles des Martinets animeront votre quartier. Après tout ce que nous connaissons à présent de la vie du Martinet noir, on peut estimer que cet oiseau, exceptionnel, est le trait d’union naturel entre notre terre et son espace aérien ! 

 Pour en savoir sur cet oiseau fascinant et l’aider, rendez-vous dans la Boutique verte