SA canard soucher

Anatidés en danger

Quand la chasse française impacte les marais d'Harchies

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Le complexe marécageux d’Harchies-Hensies-Pommeroeul, mieux connu sous le nom des marais d’Harchies, est une des principales zones humides de notre pays. Gérés par les deux principaux propriétaires : Natagora et le Département de la Nature et de la Forêt (DNF) pour le Service Public de Wallonie, ces marais hennuyers jouxtent, en France, entre les communes de Saint-Aybert et de Condé-sur-l’Escaut, des bocages et des zones humides, notamment le marais de la Canarderie qui abrite de nombreuses huttes de chasse.

Appartenant au même bassin versant du Haut Escaut et résultant d’affaissements miniers équivalents, cet ensemble franco-belge d’environ 1350 ha est reconnu comme zone humide d’importance internationale au titre de la Convention Ramsar. Pour tenter d’estimer les nuisances induites lors de la seule journée de l’ouverture de la chasse d’outre-Quiévrain, les vols crépusculaires des canards sont suivis, chaque été, depuis bientôt dix ans par des veilleurs d’oiseaux.

carte marais d harchies

Carte 1 - Localisation des marais d’Harchies et de la zone de chasse française entre Saint-Aybert et Condé-sur-l’Escaut © Natagora

Le contexte

Photo 1 veilleurs d'oiseaux

Les veilleurs d’oiseaux observent au crépuscule les canards en vol.

Par une chaude soirée d’été comme le mois d’août peut seul nous l’offrir, des ornithologues volontaires observent les va-et-vient des oiseaux qui se déplacent entre les deux zones humides. Le site d’observation n’est pas choisi au hasard, équidistant des marais d’Harchies et du marais de la Canarderie, il a l’avantage d’avoir une vue dégagée sur les vols de canards.

Les comptages vespéraux qui précèdent l’ouverture de la chasse sont réalisés dans une ambiance calme et paisible. À cette saison, les stridulations d’amour de la grande sauterelle verte remplacent les chants d’oiseaux. Seuls quelques miaulements d’une Chouette chevêche accompagnés par les cris plaintifs d’une bande de vanneaux posés sur un champ récemment moissonnés complètent le paysage sonore de ces bocages.

Ainsi sont observés les derniers vols du jour des Hérons cendrés, des Hérons garde-bœufs, des Spatules Blanches ou encore des groupes mixtes de Grandes Aigrettes et d’Aigrettes garzettes qui rentrent dans leur colonie installée au cœur des marais d’Harchies. Dans la direction opposée, ce sont les vols de canards qui quittent les marais d’Harchies pour rejoindre au crépuscule le marais de la Canarderie qui sont scrutés.

À cette époque, les oiseaux ont terminé leur reproduction et certaines espèces ont déjà quitté nos contrées pour rejoindre l’Afrique tandis que d’autres sont affairées à préparer la leur. En dehors de la période de reproduction, les canards sont grégaires et se concentrent la journée sur des étangs pour rejoindre à la tombée de la nuit des lieux d’alimentation (également appelés gagnages). Cette alternance entre deux sites plus ou moins éloignés fait
partie intégrante des activités quotidiennes des anatidés.

photo 2 vue sur la zone

Vue sur la zone de passage des oiseaux.

carte axe de vol anatides marais d harchies

Axe de déplacements des anatidés entre les marais d’Hachies et des zones d’alimentation en France.

Pourquoi ces oiseaux se déplacent-ils vers la France ?

Dès la mi-juillet, des centaines de canards, majoritairement des colverts, vont passer la frontière franco-belge à la tombée de la nuit en petites bandes de quelques oiseaux ou en lignes quasi continues de plusieurs dizaines d’oiseaux. Les anatidés ne se déplacent pas vers les étangs français par hasard. Ces derniers ont été aménagés et optimisés pour des activités cynégétiques où les chasseurs déversent, au cours des mois précédant l’ouverture de la chasse, des tonnes de céréales pour attirer les oiseaux d’eau. Une fois qu’un canard a trouvé cette nourriture à profusion et facilement accessible, il y retournera chaque nuit. Cette règle n’échappe pas aux femelles qui vont guider leurs progénitures vers ces étangs sans se douter du destin funeste à venir.

Comment se déroule la chasse à proximité des Marais d'Harchies ?

Les chasseurs installés sur l’étang de Chabaud-Latour à Condé-sur-l’Escaut pratiquent uniquement la chasse à la hutte. Cette chasse consiste à tirer sur des oiseaux d’eau uniquement lorsqu’ils sont posés sur l’étang. Les oiseaux sont attirés par des leurres en plastique et par des appelants issus de captivités (principalement des canes de colverts sélectionnées sur la base de vocalisations bien précises pour attirer des canards sauvages).

photo 5 Appelants en cage

leurre en plastique

Les huttes qui se situent dans le marais de la Canarderie ainsi que celle de l’étang dit “Poujet” (étang français situé à moins de 50 m du périmètre de protection belge) peuvent pratiquer deux types de chasse : la chasse à la hutte et à la botte qui consiste à tirer sur les oiseaux en vol lorsqu’ils passent au-dessus d’un étang.

Combien de canards sont tués ?

Pour estimer le prélèvement sur les anatidés des marais d’Harchies lors de la seule journée de l’ouverture de la chasse aux gibiers d’eau en
France, qui a traditionnellement lieu en plaine le 21 août, des dénombrements sont réalisés avant et après cette date.

La différence entre les comptages indique le nombre d’oiseaux tués. En 2025, la veille du début de la chasse, 560 anatidés ont été évalués. Le lendemain, ils n’étaient plus que 68. Soit une différence de 492 canards en moins sur une période de 24 heures.

Chaque année, des centaines de canards venant des marais belges sont tués à des seules fins d’agréments et de loisirs. Ces oiseaux sont massacrés sans discrimination d’âge ou de sexe. Au début de la saison de la chasse, les canards et tout particulièrement les halbrans (jeunes canards sauvages) n’ont pas encore acquis le réflexe de fuite leur permettant d’éviter les zones de tir pour des sites de gagnage libres d’activités cynégétiques. Ils ne survivront pas à la date fatidique du 21 août.

Dès les premiers coups de feu, l’ambiance n’est plus du tout la même sur le poste d’observation. Le silence est pesant parmi les volontaires qui, l’estomac noué, observent impuissants les oiseaux tomber, les uns après les autres, lorsqu’ils passent au-dessus des étangs de chasse. Les vols qui auparavant étaient ordonnés et prévisibles sont désorganisés. Le chaos s’est installé. Les bandes de canards volent alors d’un étang à l’autre, tentant coûte que coûte de s’y poser au péril de leur vie. Seuls quelques-uns arriveront à se sortir de cet enfer de grenailles de fusils.

D’autres espèces présentes dans la zone humide française, qui était encore très accueillante quelques heures auparavant, comme les ardéidés, la Spatule blanche ou le Vanneau huppé sont également perturbés et s’enfuient en vols chahutés.

Le compteur à clics utilisé pour évaluer les coups de fusil s’emballe pour atteindre le nombre de 1375 en un peu plus d’une heure qu’a duré la passée du soir (terme qui désigne les vols entre une zone de repos la journée et une zone de nourrissage). Il est quasi impossible pour un colvert de passer au travers de cette zone de guerre aviaire sans être blessé ou abattu.

Quelles espèces sont impactées à l'ouverture de la chasse ?

photo 6 Mirador frontiere

Mirador installé en France sur la zone de chasse de l’étang Poujet. Ce poste de tir est à quelques mètres des marais d’Harchies.

Le passage des anatidés s’effectue entre chien et loup, entre 50 et 100 m de hauteur. Dans la pénombre, il est impossible de différencier un Canard chipeau d’un Canard colvert. Cependant, c’est bien ce dernier qui représente la grande majorité du contingent. Les sarcelles qui sont de plus petites tailles avec un vol plus rapide peuvent être plus facilement identifiées. Lors de l’été 2025, sur près de 600 oiseaux observés par passée vespérale d’avant chasse, une vingtaine de sarcelles sp, quelques chipeaux ainsi que l’un ou l’autre canard plongeur comme le Fuligule milouin ont été notés. Plus aucune sarcelle ni aucun canard plongeur n’ont été observés après le 21 août.

Comment les chasseurs peuvent-ils différencier avec certitude les colverts des chipeaux en vol de nuit ? C’est tout simplement impossible ! Il est intéressant de noter que la chasse au Canard chipeau n’est pas ouverte avant le 15 septembre or, en 2023, nous avons retrouvé le lendemain de l’ouverture de la chasse le cadavre d’un chipeau partiellement brûlé à proximité d’une hutte de chasse. Le chasseur qui se serait rendu compte de sa bévue, l’aura probablement jeté au feu pour éviter de se faire prendre avec cet oiseau hors de l’autorisation de chasse. Les observations d’oiseaux s’envolant d’un étang des étangs du marais d’Harchies vers l’étang Poujet réalisées les 28 août 2022 et le 30 août 2023 ont démontrés que les espèces abattues étaient essentiellement des Canards Colverts mais également des chipeaux, des sarcelles sp, des souchets et des Oies cendrées (Jenard P., obs. pers.).

Quels sont les effets négatifs pour les Marais d'Harchies ?

Le suivi mis en place dans le cadre de cette étude n’a permis d’estimer que la partie directe la plus visible, c’est-à-dire le nombre d’oiseaux tirés à l’ouverture de la chasse. Cependant, différentes études menées sur ce sujet montrent que le dérangement engendré par la chasse a des effets plus vastes sur les oiseaux que le prélèvement direct et bien plus étendu dans le temps que la seule journée de chasse suivie ici. Il se poursuit durant toute la période de la chasse et a des effets sur la distribution, le comportement et les effectifs des espèces. Son évaluation est particulièrement compliquée pour des espèces migratrices.

photo 7 Canards qui flottent.jpg

Photo à grande distance de canards tirés en France qui viennent mourir sur l’étang des marais d’Harchies le plus proche de la frontière française.

Le dérangement agit notamment sur la distance de fuite qui peut doubler après l’ouverture de la chasse augmentant les interruptions de comportements alimentaires ce qui réduit d’autant le temps consacré aux activités indispensables à la survie des oiseaux (alimentation, toilettage, repos…). Il peut également modifier la distribution spatiale des espèces et augmenter le risque de maladies (grippe aviaire) lorsque les individus se concentrent sur des zones non perturbées. Le dérangement peut également précipiter un départ en migration et limiter la capacité d’accueil des sites.

L’impact ne s’arrête pas aux anatidés. D’autres espèces comme les ardéidés, les limicoles ou encore la Spatule blanche modifient leurs déplacements entre les deux sites après l’ouverture de la chasse.

Invisible à l’œil nu, la pollution au plomb issue des cartouches de chasse est très toxique et rémanente dans l’environnement. Bien que les cartouches comprenant ce métal toxique soient interdites d’usage depuis 2023 dans les zones humides des 27 pays membres de l’Union Européenne, des tonnes de plomb ont été déversés durant des décennies, autour des étangs du marais de la Canarderie ainsi que dans le périmètre de la ZHIB (Zone Humide d’Intérêt Biologique) jouxtant l’étang Poujet où il pleut des billes de métal à chaque gerbe tirée vers un canard venant de Belgique.

À cette liste, s’ajoutent des dérangements occasionnés par des chasseurs qui font des incursions dans la zone protégée belge en faisant valoir leur droit de suite (droit qui permet à un chasseur de pénétrer sur une propriété privée pour achever l’animal qui a déjà été mortellement blessé ou sur ses fins). Le droit de suite n’étant pas applicable en Belgique sans autorisation, il s’agit d’une violation de propriété privée.

Et côté belge, pas de canards ?

Malheureusement, les nuisances engendrées par la chasse aux gibiers d’eau ne sont pas du seul fait des chasseurs opérant en France. La commune de Bernissart qui met en location un bail de chasse sur son étang communal, pourtant inclus dans le périmètre de protection spéciale, contribue aux nuisances pour les oiseaux de marais d’Harchies. Sur cet étang, des canards sauvages ainsi que des oiseaux issus d’élevages y sont chassés chaque année.

La chasse privée est également présente à l’est sur la commune de Pommeroeul ainsi qu’au sud-est sur la commune d’Hensies. Sans connaître les nuisances profondes, les marais d’Harchies sont cernés de toutes parts et servent davantage de réserve de chasse que de réserve naturelle pour les anatidés.

L'importance de documenter pour mieux protéger

D’un point vue légal, les actions que la Wallonie pourrait entreprendre sont très limitées. Il s’agit d’un problème intracommunautaire européen avec réglementations cynégétiques différentes.

Cependant, ne rien dire ou ne rien faire c’est l’accepter. Raison pour laquelle ce suivi a été mis en place depuis 2016 par des volontaires de Natagora avec comme objectif principal de récolter des chiffres afin de dénoncer cette aberration où les efforts humains et pécuniaires consentis par les gestionnaires (DNF & Natagora) pour favoriser la nidification locale, sont chaque année, réduits à néant après quelques jours de chasse.

Photo 8 chasseur dans la reserve

Chasseur pris sur le fait dans la ZHIB. Ce dernier cherchait un Canard Colvert qu’il venait de blesser et qui s’était posé dans les marais d’Harchies. Camouflé, ce dernier était passé par un accès discrètement réalisé́ entre la France et la Belgique pour pénétrer dans les marais d’Harchies.

Les résultats de notre étude de terrain ont eu le mérite de faire connaître cette pratique d’un autre âge dans la presse locale et régionale tant wallonne que française où un reportage sur ce sujet a été présenté sur France 3 et France 2. En 2023, à la suite de questions parlementaires au gouvernement wallon, Mme Tellier, à l’époque ministre wallonne de l’Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal a contacté la Préfecture du Nord pour demander d’envisager des mesures d’adaptation des pratiques de chasse pour réduire le prélèvement direct. Une question parlementaire sur le même sujet posée en 2025 à Mme Dalcq, ministre de l’Agriculture et de la Ruralité, compétente pour les matières liées à la chasse, renvoie vers les actions mises en place par son administration. C’est-à-dire, à ma connaissance, rien ou pas grand-chose de concret sur ce propos.

hutte de chasse demontee

Hutte de chasse démontée après avoir été rachetée par le département du Nord (France).

Affirmer que rien n’est fait par les autorités françaises n’est cependant pas correct. Depuis plus de 10 ans, dans le cadre la politique des Espaces Naturels Sensibles, le département du Nord rachète des propriétés de chasse via son droit de préemption dans le secteur de la Canarderie à Condé. Dans ce cadre, plusieurs étangs de chasse ont été acquis. Les huttes de chasse ont été démontées et ces sites ont été en partie ouverts au public. Malheureusement, selon les dernières informations reçues, ce droit de préemption ne s’applique pas sur la commune de Saint-Aybert où se trouvent probablement les huttes les plus impactantes pour les marais d’Harchies. Il est malheureusement fort à craindre que le prélèvement à des seules fins récréatives d’oiseaux d’eau se déplaçant des marais d’Harchies vers la Canarderie continuera dans les années à venir.

Texte et photos : Alain Malengreau

Références :
Denhez, F. (2014) : La chasse le vrai du faux. Delachaux & Niestlé, Paris
Géroudet, P. (1999) : Les Palmipèdes d’Europe. Delachaux & Niestlé, Lausanne
Malengreau, A & Stocman F. (2021) : Ouverture de la chasse aux gibiers d’eau sur les étangs français proches des marais d’Harchies. Aves 58-1
Tamisier, A. & Dehorter O. (1999) : Camargue, canards et foulques. Fonctionnement et devenir d’un prestigieux quartier d’hiver. Centre Ornithologique du Gard
Site internet du parlement de Wallonie, consulté le 1 novembre 2025 (https://www.parlement-wallonie.be)

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SA 2 Phragmite des joncs - Copyright Lucien Brochier

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