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Quand la nature brûle, les politiques ne peuvent plus se contenter de venir regarder

Lettre ouverte au Gouvernement wallon et aux responsables politiques belges

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Il faut arrêter de détourner le regard. Depuis des semaines, l’Europe suffoque sous les canicules, les sécheresses, les incendies et les événements météorologiques extrêmes. Et aujourd’hui, c’est la Wallonie qui brûle. Les Hautes Fagnes sont en feu. Au moment d’écrire ces lignes, ce sont plus de 2.700 hectares qui ont déjà été touchés. Des habitants ont dû être évacués. Des moyens considérables sont mobilisés. Des renforts étrangers sont appelés à la rescousse. Et, comme toujours lorsqu’une catastrophe survient, les responsables politiques – nous avons pu les voir en long et en large aux journaux télévisés – se précipitent sur le terrain pour la photo de famille, alors qu’il est demandé à la population de ne surtout pas y aller. Adrien Dolimont, Bernard Quintin. Anne-Catherine Dalcq. Et sans doute d’autres responsables encore vont s’y rendre.

Il faut évidemment être présent lorsqu’un territoire brûle. Il faut soutenir les pompiers, les communes, les habitants et tous ceux qui se battent contre les flammes. Mais une question doit être posée.

Que fait-on avant que le feu ne prenne ? Que faites-vous, Mesdames et Messieurs les politiques, à part un déplacement ?

Parce qu’une photographie devant un incendie ne constitue pas une politique environnementale. Le problème n’est pas de savoir qui sera présent devant les caméras lorsque la catastrophe est devenue visible. Le problème est de savoir qui aura eu le courage de prendre les décisions nécessaires lorsque la catastrophe était encore évitable, ou à tout le moins lorsqu’il était encore possible de s’y préparer structurellement.

Nous ne sommes plus dans l’anticipation. Nous sommes dans l’urgence.

Cela fait des années que les scientifiques, les associations, dont la Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux, Canopea, Natagora, les CNB, Ardenne & Gaume et bien d’autres, les naturalistes, les forestiers et les gestionnaires de terrain alertent. Sans compter les climatologues, comme Jean-Pascal van Ypersele, qui nous alertent depuis des dizaines d’années. La biodiversité s’effondre. Les habitats naturels disparaissent ou se dégradent. Les sols s’appauvrissent. Les sécheresses se multiplient. Les forêts sont fragilisées. Le risque d’incendie augmente. Et la Wallonie elle-même reconnaît l’ampleur du problème : 95 % de ses habitats naturels sont dans un état défavorable. Plus de la moitié des oiseaux des champs ont disparu. Nous y sommes confrontés chaque jour à la Ligue.

Ce ne sont pas des slogans de naturalistes. Ce sont des faits. Et pendant ce temps, la réponse politique reste largement enfermée dans une logique budgétaire de court terme.

Comment peut-on demander davantage à la nature tout en lui donnant moins de moyens?

Le Gouvernement wallon a décidé de réduire de 60 millions d’euros les subventions facultatives en 2025, puis encore de 8 millions en 2026. Or une partie essentielle du travail environnemental repose précisément sur ces associations, ces équipes de terrain, ces naturalistes, ces gestionnaires de réserves, ces éducateurs, ces scientifiques et ces acteurs qui, toute l’année, font ce que les pouvoirs publics ne peuvent pas faire seuls. On étrangle progressivement ce tissu associatif et, ensuite, on s’étonne que les moyens manquent pour agir. C’est incohérent. Et c’est dangereux. La biodiversité n’est pas une dépense de confort que l’on augmente lorsque les finances publiques vont bien et que l’on réduit lorsqu’elles vont mal. La biodiversité est une infrastructure vitale. Au même titre que l’eau, les sols, les forêts, les zones humides, les espaces naturels ou la capacité de nos territoires à résister aux sécheresses, aux inondations et aux incendies.

Même constat pour le DNF

Le Département de la Nature et des Forêts devrait être au cœur de cette politique. Il devrait disposer de moyens humains et matériels renforcés pour gérer les forêts, restaurer les milieux naturels, surveiller les espaces protégés, prévenir les incendies et faire face aux conséquences du dérèglement climatique. Et pourtant, son avenir et ses moyens font l’objet d’une profonde inquiétude. Au Parlement wallon, un véritable « cri d’alarme » des agents du DNF a été porté ces dernières semaines. Une question parlementaire a même dénoncé une réduction pouvant atteindre trois quarts du budget du département et les conséquences possibles sur ses missions essentielles. La ministre Anne-Catherine Dalcq affirme vouloir renforcer la présence du DNF sur le terrain. Nous voulons le croire. Mais alors, il faut passer des paroles aux actes. Or rien ne vient, rien ne bouge.

On ne peut pas demander au DNF de faire davantage avec moins de moyens, dans un territoire où les risques climatiques augmentent chaque année. L’incendie des Hautes Fagnes devrait précisément nous rappeler cette évidence.

La restauration de la nature n’est pas une option

L’Europe a adopté le règlement sur la restauration de la nature. La Wallonie doit notamment mettre en œuvre des mesures permettant, d’ici 2030, de restaurer au moins 30 % des habitats naturels qui ne sont pas en bon état. Elle s’est par ailleurs fixé l’objectif de porter à 5 % la part de son territoire bénéficiant d’un statut de protection fort. Notre association, avec d’autres, se bat pour atteindre ces objectifs, au travers du programme « Aires protégées » qui vient de se terminer ! Comment dès lors atteindre ces objectifs sans moyens ?

Comment restaurer des tourbières, des forêts, des zones humides, des prairies, des cours d’eau et des habitats dégradés sans personnels ? Comment acheter et protéger des terrains sans budget ? Comment assurer leur gestion sans gestionnaires ? Comment restaurer la nature sans associations ? Comment prévenir les incendies sans une administration suffisamment dotée ?

Il faut arrêter de multiplier les plans, les stratégies et les engagements sans mettre derrière eux les moyens financiers et humains correspondants. C’est cela qu’il manque. Une volonté politique et des moyens financiers et humains. Au lieu d’étrangler le monde associatif.

Et où est le ministre de l’Environnement ?

Yves Coppieters est ministre wallon de l’Environnement. Il est donc impossible de considérer la crise de la biodiversité comme une question relevant uniquement d’un autre portefeuille ministériel. Surtout qu’il est également ministre de la santé ! La biodiversité, la qualité des milieux naturels, l’eau, les sols, la résilience des territoires et le changement climatique sont intimement liés. Pour notre santé. La question n’est donc pas de savoir quel ministre est juridiquement compétent pour telle ou telle ligne budgétaire.

La question est : qui porte politiquement la responsabilité de faire de l’environnement une priorité du Gouvernement ?

Le Gouvernement wallon est un gouvernement MR–Engagés. Il dispose d’une majorité. Il dispose des leviers budgétaires. Il dispose des administrations. Il dispose des compétences. Il dispose donc des clés. Il n’a plus d’excuse.

Nous refusons le syndrome de la catastrophe

Ce qui est insupportable, c’est cette politique qui consiste à attendre la catastrophe pour débloquer des moyens. Une forêt brûle : on mobilise. Une inondation survient : on débloque des crédits. Une espèce disparaît : on lance une étude. Une zone humide s’assèche : on constate. Un habitat naturel s’effondre : on prépare un plan. Puis, lorsque la crise médiatique disparaît, les priorités budgétaires changent. Ca me rappelle la période de la COVID…

Ce n’est pas une politique de prévention. C’est une politique de réparation. Et elle coûtera toujours plus cher. Le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité ne sont pas deux crises séparées. Ils se renforcent mutuellement. Et plus nous attendons, plus la facture sera lourde.

Alors oui, nous demandons des moyens.

Pas des effets d’annonce. Pas des visites ministérielles. Pas des photos. Pas des discours. Des moyens. Des moyens pour le DNF. Des moyens pour les réserves naturelles. Des moyens pour la restauration des habitats. Des moyens pour les zones humides et les tourbières. Des moyens pour prévenir les incendies et adapter les forêts au climat qui vient. Des moyens pour acquérir et protéger des terrains. Des moyens pour les associations environnementales qui constituent un véritable bras armé de l’action publique. Des moyens pour appliquer concrètement le règlement européen sur la restauration de la nature. Des moyens pour la connaissance scientifique et le suivi de la biodiversité. Et surtout, une stratégie pluriannuelle, qui ne soit pas remise en cause à chaque conclave budgétaire.

Nous demandons un changement de logiciel

La nature ne fonctionne pas au rythme des élections. Une forêt ne se restaure pas en six mois. Une tourbière ne se recrée pas en un exercice budgétaire. Une population d’oiseaux ne se reconstitue pas parce qu’un ministre annonce une mesure. La biodiversité se construit sur dix, vingt, trente ans. La politique doit donc enfin apprendre à penser à vingt ans plutôt qu’à l’année budgétaire suivante. Et à la photo immédiate à faire.

Le Gouvernement wallon affirme lui-même vouloir renforcer durablement la biodiversité. Il a inscrit 5,54 millions d’euros récurrents supplémentaires à son budget 2026. C’est un pas. Mais ce n’est pas à la hauteur de l’effondrement que nous constatons. Lorsque 95 % des habitats naturels sont dans un état défavorable, lorsque les oiseaux des campagnes ont perdu plus de la moitié de leurs effectifs et lorsque les incendies prennent désormais une ampleur exceptionnelle, 5,54 millions d’euros (tellement peu !) ne peuvent pas constituer le point d’arrivée de notre ambition. Ils doivent constituer le début d’un effort beaucoup plus massif.

Aux gouvernements de prendre leurs responsabilités

Nous ne demandons pas l’impossible. Nous demandons que la réalité soit enfin prise en compte. Nous demandons que la biodiversité et l’adaptation au changement climatique deviennent une priorité politique absolue. Nous demandons que les budgets soient alignés sur les objectifs annoncés. Nous demandons que les administrations chargées de protéger notre patrimoine naturel soient renforcées, et non fragilisées. Nous demandons que le monde associatif soit considéré comme un partenaire indispensable, et non comme une variable d’ajustement budgétaire, un empêcheur de tourner en rond. Nous demandons que la restauration de la nature devienne un grand chantier collectif, comparable par son ambition aux grands investissements économiques et infrastructurels.

Parce que la nature n’est pas un supplément d’âme. Elle n’est pas un décor. Elle n’est pas un luxe. Elle est notre système de survie. Alors, Mesdames et Messieurs les ministres, ne venez pas seulement constater les dégâts lorsque la forêt brûle, et faire de belles photos !

Agissez avant. Vous avez les compétences. Vous avez les budgets. Vous avez les administrations. Vous avez la majorité politique. Vous avez les clés. À vous maintenant de les utiliser. Parce que lorsque les flammes s’éteindront dans les Hautes Fagnes, la question restera entière : qu’aurons-nous fait pour que le prochain incendie soit moins probable, moins violent et moins destructeur ? Et surtout : qu’aurons-nous fait pour que nos enfants héritent encore d’une nature à protéger ?

Il est temps de choisir. Entre le court terme et le long terme. Entre la communication et l’action. Entre la réparation et la prévention. Entre l’économie budgétaire immédiate et l’investissement indispensable dans notre avenir. Nous choisissons la nature. Et nous demandons au monde politique d’en faire enfin sa priorité.

Jean-François Buslain

Directeur

Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux