L’établissement et la propagation d’espèces sur de nouveaux territoires sont des processus naturels qui ont ponctué l’histoire de la vie sur Terre. Ils ont mené au peuplement des continents et ont participé au processus d’évolution d’une nature complexe, telle que nous la connaissons.

Aujourd’hui, ces mouvements d’espèces sont généralement perçus comme des invasions menaçantes. Or, parmi les nouveaux arrivants, seules 10 à 15% sont problématiques pour l’environnement et la société [1]. Les espèces coupables sont alors définies comme des espèces exotiques envahissantes (EEE), c’est à dire introduites en dehors de leur zone habituelle de répartition passée et présente, dont l’établissement et la propagation menacent les écosystèmes, l’habitat ou les espèces et provoquent des dommages économiques ou environnementaux [2].

Une contextualisation essentielle

Ragondin

Bien que le succès d’implantation et de propagation d’une espèce exotique soit en partie lié à son adaptation avec son nouvel environnement [3], le rôle de l’homme n’est pas à négliger : si certaines espèces constituent aujourd’hui une menace pour la biodiversité et l’économie, c’est aussi en partie suite à la multiplication effrénée des introductions d’espèces réalisées par l’Homme durant le siècle dernier – de manière intentionnelle (élevage, ornementation, chasse) ou non (transport et échanges mondiaux).

En effet, de nombreuses espèces ont été introduites pour leur utilité, et leur caractère invasif n’a été perçu que plus tard, lorsque leur bénéfice pour l’homme n’était plus établi. La perception anthropocentrique et utilitaire d’une espèce, variable dans le temps et l’espace, et dépendante des évolutions socioéconomiques, est bien illustrée par le cas du ragondin. Alors qu’il est actuellement persécuté pour les dégâts qu’il occasionne aux cultures et aux berges, il fut autrefois domestiqué pour sa peau et décrit comme un acteur utile pour la gestion des étangs [4].

Par ailleurs, une fois une espèce exotique introduite, son établissement et sa propagation seront d’autant plus facilités lorsque l’environnement colonisé subit déjà une perturbation écologique laissant des niches écologiques vacantes. Dans ce cadre, les milieux artificialisés et dégradés par les activités humaines apparaissent moins résilients et de nouvelles espèces, compétitives et opportunistes, peuvent y trouver plus facilement une place et se propager de manière déséquilibrée.

Une problématique encore mal connue

Perruche à collier

En Europe, quelque 12.000 espèces sont exotiques et entre 10 et 15% d’entre elles seraient considérées comme problématiques [1]. La plupart restent donc discrètes et se font oublier, ou contribuent à agrémenter nos vies. En Belgique, la plate-forme Harmonia répertorie une centaine d’espèces exotiques qui posent ou poseront potentiellement problèmes chez nous.

Certains de ces animaux, en particulier les oiseaux, sont largement répandus, notamment dans les parcs et les plans d’eau de nos villes. Nous les côtoyons régulièrement ; ils font partie du paysage, sont agréables à observer et sont synonymes d’accès à la faune sauvage pour nombre de citadins. Malheureusement, même si certains d’entre eux présentent un intérêt, ils sont aussi reconnus coupables de nuisances.

Pourtant, si pour certaines espèces exotiques, les impacts sont bien identifiés, dans beaucoup d’autres cas, les éléments de preuves sont faibles et ne sont pas basés sur des recherches scientifiques directes mais plutôt sur des observations anecdotiques, relatives à de petites zones [5]. En outre, il est intéressant de noter que la majorité des études se focalisent sur les nuisances de ces espèces alors qu’elles peuvent aussi être à l’origine d’interactions favorables avec les espèces indigènes [6].

Une gestion parfois interpelante

L’Europe a établi un règlement visant à éviter et à atténuer les impacts des EEE au travers de toute une série de mesures de prévention, de détection précoce et d’éradication rapide, et de gestion des EEE déjà largement répandues. Le règlement s’applique en Belgique et ses mesures sont donc mises en œuvre par les entités compétentes.

Bernache du Canada

Une gestion préventive, permettant d’éviter l’introduction et/ou la propagation au stade précoce de l’invasion est à privilégier puisqu’elle est moins coûteuse et permet d’éviter les impacts. Mais pour les espèces déjà bien établies, le problème est différent et certaines mesures de gestion brutales, telles que le piégeage du rat musqué ou la capture de la bernache du Canada en vue de les euthanasier, sont tout de même appliquées pour tenter d’atténuer les impacts. Dans ces cas, l’éthique et le caractère sans fin des mesures de gestion posent question.

Opinion de la Ligue

Selon la Ligue, il est essentiel que la société prenne conscience de son rôle dans les processus d’invasion et qu’elle remette en question l’éthique et la pertinence de son rapport utilitaire à la nature et aux espèces exotiques afin de poser un autre regard sur cette problématique. Cette démarche critique lui permettra de s’engager dans une politique environnementale traduisant une volonté globale de préservation et de restauration de la nature plutôt que de stigmatiser quelques espèces.

Pour contribuer à une gestion davantage préventive, c’est à dire potentiellement moins brutale pour l’animal et moins dommageable pour le portefeuille et l’environnement, voici quelques recommandations :

  • Sensibiliser à l’impact néfaste du nourrissage de la faune : il profite généralement aux animaux les plus opportunistes – pigeon, corneille, rat, renard… – et aux EEE – ouette d’Egypte, bernache du Canada, perruche à collier. Les nourrir contribue à augmenter leurs populations et les impacts qui y sont associés, et ne contribue souvent pas au bien-être des animaux.
  • Lutter contre les comportements illégaux tels que la détention, l’importation, l’introduction dans la nature ou le commerce d’EEE (législation wallonne et bruxelloise). Si vous observez ces pratiques ou désirez de plus amples informations, contactez les administrations bruxelloise et wallonne compétentes. A Bruxelles, vos observations peuvent aussi être transmises sur cette adresse mail
  • Si vous trouvez un animal sauvage blessé, veuillez contacter notre centre de revalidation à Bruxelles ou les autres centres ailleurs en Belgique. Si vous identifiez l’animal comme étant une EEE, sachez toutefois que la loi nous interdit de remettre cet animal en liberté, même revalidé. Vous pouvez aussi contacter directement les administrations bruxelloise et wallonne.
  • Si vous trouvez un oiseau bagué, communiquez votre observation au centre de baguage de l’Institut royal des Sciences naturelles.

Plus d’infos sur :

  • Bruxelles environnement (IBGE) 
  • Portail sur la biodiversité en Wallonie
  • Plateforme Harmonia
  • Règlement européen de 2014 sur les EEE. Il reprend la liste des 49 EEE pour lesquelles des mesures s’appliquent partout en Europe.
  • Liste élargie des EEE en Région bruxelloise reprise dans l’annexe 4 de l’Ordonnance sur la Nature de 2012.

Bibliographie :

[1] Règlement (UE) n°1143/2014 du Parlement Européen et du Conseil du 22 octobre 2014 relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes, J.O.U.E., L.317/35, 4 novembre 2014.

[2] McNeely, J., Mooney, H., Neville, L., Schei, P. & Waage, J., 2001. A global strategy on invasive Alien Species. UICN Gland, Switzerland, and Cambridge, UK, 55 p.

[3] Colautti, R. I., MacIsaac, H. J., 2004. A neutral terminology to define « invasive » species. Diversity and Distributions, 10, pp. 135-141.

[4] Mougenot, C., Roussel, L., 2006. Peut-on vivre avec le ragondin ? Les representations sociales reliées à un animal envahissant. Nature Sciences Sociétés, 14, pp. 22-31.

[5] Strubbe, D., Shwartz, A. & Chiron, D., 2011. Concerns regarding the scientific evidence informing impact risk assessment and management recommendations for invasive birds. Biological Conservation, 144, pp. 2112-2118.

[6] Goodenough, A. E., 2010. Are the ecological impacts of alien species misrepresented? A review of the ‘‘native good, alien bad’’ philosophy. Community Ecology, 11, pp. 13-21.