La Grue cendrée est l’un des grands migrateurs emblématiques de l’Europe. Or, depuis plusieurs décennies, les cartes de sa migration semblent se redistribuer : les zones d’hivernage gagnent du terrain vers le Nord, tandis que les zones de reproduction progressent vers le Sud. Ces changements pourraient-ils finir par modifier la place des régions médio-européennes dans le cycle de l’espèce ?
La migration de la Grue cendrée : un phénomène qui s’étend dans le temps et dans l’espace
Qui est la Grue cendrée ?
Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore : la Grue cendrée (Grus grus) fait partie des plus grands oiseaux d’Europe, avec son mètre vingt et son envergure de plus de 2 mètres. Au sol, il est impossible de la confondre avec ses longues pattes d’échassier, son plumage gris, sa calotte rouge et l’extrémité de ses ailes se repliant en forme de houppe sur son arrière-train. En vol, l’œil non-habitué pourrait la confondre avec la Cigogne blanche ou le Héron cendré, mais son cri de trompette ne laisse aucune place au doute.
Distribution approximative de la Grue cendrée (Grus grus). © International Crane Foundation 2019
Elle passe la belle saison dans les zones humides de l’Europe du Nord (Scandinavie, Baltique, Russie), où elle se reproduit. À l’arrivée de l’automne, les conditions météorologiques la poussent à migrer plus au Sud, et des grands groupes structurés prennent alors le départ vers leurs zones d’hivernage.
Côté européen, une partie des groupes hiverne en France (Lorraine, Champagne, grand centre, Aquitaine, Camargue) mais plus de la moitié de la population mondiale poursuit la route jusqu’en Péninsule ibérique (Estrémadure, Gallocanta). D’autres voies de migration existent également en Orient (voir carte ci-contre). En fin d’hiver, au retour des températures plus clémentes (dès février), elles se pressent d’entamer le trajet en sens inverse pour retourner nicher.
La Belgique n’est traditionnellement qu’un pays de passage, situé en bordure occidentale du grand couloir migratoire ouest-européen (Kever et al., 2018). Mais cela est-il voué à changer ?
À l’échelle de l’Europe : un glissement latitudinal, dans les deux directions
Une étude publiée en mars 2026 dans la revue scientifique Journal of Ornithology, menée par une large équipe de chercheurs européens (Gicquel et al., 2026) documente un déplacement significatif des zones d’hivernage et d’estivage de l’espèce sur quatre décennies (1985-2021). L’équipe s’appuie sur plus de 187 000 observations de 5 120 grues baguées, originaires de huit pays d’Europe du Nord.
Les points-clés issus de leur analyse ?
- L’axe général de la migration n’a pas changé : l’Europe est traversée de Nord-Est en Sud-Ouest, sur un couloir large d’environ 200 kilomètres.
- En période d’hivernage : la latitude moyenne d’observation des grues est passée d’environ 40° (hauteur de Madrid) dans la première décennie de l’étude à environ 47° (hauteur de Nantes) dans la dernière — soit un glissement vers le Nord d’environ 750 km.
- En période d’estivage, l’effet est inversé (mais moins marqué) : la latitude moyenne descend de 55° (hauteur Copenhague) à 52° (hauteur Münster), soit un déplacement d’un peu moins de 400 km vers le Sud en 40 ans.
Il faut cependant rester très prudent avec ces données ! En effet, la taille de l’échantillon utilisé est bien moindre au début de l’étude (environ 50 jours de données par an) par rapport à la fin de l’étude (données d’observation tous les jours à partir de 2005). Il est donc probable qu’un biais d’observation ait eu lieu : une nette sous-détection des individus hivernant potentiellement déjà vers le Nord, ou estivant plus au Sud, dans les années 80. L’étude, fonctionnement avec des moyennes, est très sensible à ce biais.
Si le glissement est avéré, comment l’expliquer ?

D’un point de vue mathématique, le glissement de la moyenne ne veut pas dire que l’aire de répartition de l’ensemble des individus est décalée, mais simplement qu’une part croissante de certains groupes s’arrêtent plus au Nord en hiver (voire, restent sur leurs lieux de nidification), et à l’inverse, que d’autres trouvent les conditions satisfaisantes pour nicher plus au Sud en été.
Du point de vue biologique, plusieurs auteurs s’accordent pour expliquer le maintien d’individus au Nord par des températures plus douces et une diminution de la quantité de neige et de gel, rendant dès lors accessible les graines, bulbes et invertébrés du sol, même en hiver (Gicquel et al., 2026 ; Nowald et al., 2012a). Un autre facteur contributif, et difficilement dissociable, pourrait être l’essor de la culture du maïs – l’une des ressources de prédilection des grues – qui est en train de voir sa production croître et s’étendre dans des pays plus nordiques (Gicquel et al., 2026 ; Clausen et al., 2018 ; Prange, 2012).
Quant à l’extension Sud de la zone de nidification, elle pourrait s’expliquer par de meilleures conditions d’accueil dans les zones humides en Allemagne, où d’importants efforts de conservation sont mis en place depuis les années 2000 (Nowald, 2012b). D’autres pays encore plus au Sud, tels que la République tchèque, rapportent également une augmentation de leurs effectifs de nidification (Gicquel et al., 2026 ; Tichácková, 2018).
Cet élargissement des conditions favorables joue aussi sur les périodes de migration et de reproduction. La migration prénuptiale est de plus en plus précoce. En Allemagne, les premières nidifications ont été avancées en moyenne de 20 jours en l’espace de 20 ans (1980-2009) (Mewes et Rauch, 2012). Les auteurs font d’ailleurs un lien direct avec les nouvelles zones d’hivernage, qui réduisent considérablement la distance, et donc la durée, du trajet retour.
Et la Belgique dans tout ça ?
Une étude de Kever, Paquet et Vandezande (2018) analyse 50 ans d’observations de grues en Belgique, sur base de plus de 40 000 données au total. Plusieurs de ses constats rejoignent directement le phénomène décrit ci-dessus.
La fenêtre de passage s’est élargie. Autrefois concentré sur octobre-novembre et février-mars, le passage des grues au-dessus de la Belgique s’étale aujourd’hui de septembre à avril (le passage reste toutefois assez creux en décembre-janvier). Quant aux pics de passage : la date médiane de la migration prénuptiale (retour vers le nord) avance d’environ un jour tous les quatre ans depuis 1966. Le report du passage postnuptial (vers le sud) est moins marqué mais présent. Cela peut mener à des situation exceptionnelles où des vols dans les deux sens sont observés à quelques jours d’écart en plein hiver !
Toutefois, pas (encore ?) d’hivernage en belge en perspective : les passages hivernaux sont plutôt liés à des mouvements de repli d’oiseaux ayant tenté d’hiverner plus au nord (en Allemagne par exemple) puis contraints de redescendre en cas de vague de froids.
Les haltes se multiplient, là où elles étaient auparavant anecdotiques. Avant 2000 les grues ne faisaient escale en Wallonie qu’une poignée de jours par an en moyenne. Depuis lors, sur base des données de 2018, ce chiffre est passé à environ 29 jours par an, avec des effectifs qui se comptent désormais régulièrement en milliers d’individus lors des grandes migrations.
Distribution et nombre maximal de grues cendrées observées sur les sites de halte par saison pour la période 2008-2017. Adapté de Kever et al. 2018.
Une augmentation de la fréquentation aux sites de halte :
- Le plateau des Hautes Fagnes est devenu depuis le début des années 2010 le site de halte le plus régulier et le plus important du pays en automne, avec jusqu’à 6 000 grues comptées un même matin en 2015. Une évolution qui peut être attribuée aux six projets LIFE Nature ayant restauré plus de 5 000 hectares de tourbières et créé des milliers de mares sur le plateau depuis les années 2000. Qu’en sera-t-il de l’avenir de ce site de halte suite aux incendies d’août 2026 ? Une attention particulière sera probablement dirigée à ce sujet dans les mois à venir.
- Les plateaux des Tailles et de Saint-Hubert, où les mêmes restaurations de tourbières ont eu un effet similaire.
- La plaine militaire d’Elsenborn, utilisée de longue date comme site de halte.
- En Flandre, les zones tourbeuses de Turnhout, ainsi que les sites de Mariahof et Het Hageven dans le Limbourg, proches de la frontière néerlandaise.
- La vallée de la Semois, en Gaume, qui reste le site le plus fréquenté au printemps, même si son importance en automne a diminué. Les auteurs l’attribuent notamment à des récoltes de maïs plus efficaces, laissant moins de grain au sol.
Vers une reproduction en Belgique ? Probablement pas. L’année 2021 a été marquée par l’installation d’un couple dans la vallée du Zwarte Beek (Limbourg), qui y a mené à bien l’éclosion de deux gruaux, ainsi qu’un troisième l’année suivante. Bien que remarquable, cet évènement relève plutôt de l’exceptionnel. En effet, les grues ont des exigences écologiques qui nécessitent un territoire bien plus grand que ce que notre pays a à offrir dans sa configuration actuelle (Notre Nature, 2022).
Pourquoi suivre cette évolution depuis chez nous ?
La Belgique se trouve en plein dans la nouvelle zone tampon : auparavant désertée en hiver et en été, elle est plus récemment concernée par les mouvements précoces/tardifs et se situe à proximité des zones d’expansion de l’aire de répartition. Bien que fort à l’Ouest par rapport à l’axe de passage, les premiers effets du décalage commencent à se faire ressentir. Nous ne savons pas encore si la Grue cendrée deviendra un jour une hivernante régulière chez nous, ni si la nidification du Zwarte Beek restera un cas isolé, mais notre pays est en tout cas assez bien placé pour documenter ces phénomènes au cours des années à venir.
Une grande partie des données utilisées par ces deux études provient d’observateurs bénévoles ayant encodé leurs observations sur des plateformes comme observations.be, waarnemingen.be, ou iCORA (pour les grues baguées). Si vous croisez un vol de grues cet automne ou cette fin d’hiver, n’hésitez pas à encoder votre observation pour contribuer à ce suivi scientifique.
Sources
- Clausen KK, Madsen J, Nolet BA, Haugaard L (2018) Maize stubble as foraging habitat for wintering geese and swans in Northern Europe. Agriculture, Ecosystems & Environment 259:72–76.
- Gicquel M., Nilsson L., Alonso J.C. et al. (2026). Long-term shifts in the spatial distribution of Common Cranes Grus grus. Journal of Ornithology. https://doi.org/10.1007/s10336-026-02385-6
- International Crane Foundation. 2022. Species Field Guide: Eurasian Crane. https://savingcranes.org/learn/species-field-guide/eurasian-crane/.
- Kever D., Paquet J.-Y. & Vandezande G. (2018). Common Cranes Grus grus in Belgium: evolution of migration pattern over the past five decades, increase of resting and breeding possibilities. Proceedings of the IXᵉ European Crane Conference, Arjuzanx, pp. 24-30.
- Notre Nature (2022). La Belgique est-elle adaptée à la nidification de davantage de grues cendrées ? https://www.notrenature.be/article/la-belgique-est-elle-adaptee-a-la-nidification-de-davantage-de-grues-cendrees
- Mewes W, Rauch M. (2012). Influence of Climate Change on the Beginning of Breeding of Eurasian Cranes in Germany. In: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 53-4.
- Nowald G, Donner N, Modrow M. (2012a). Influence of climate change on the wintering site selection of Eurasian Cranes. In: Harris J, editor. Proceedings of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 55-9.
- Nowald G. (2012b). Cranes and people: agriculture and tourism. In: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 60-4.
- Prange H. (2012). Reasons for changes in crane migration patterns along the West-European flyway. In: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 35-48.
- Tichácková M, Lumpe P (2018) Current development of the Common crane population in the Czech Republic. In: Proceedings IX European Crane Conference. Arjuzanx, France