Rares sont les ornithologues qui n’aiment pas l’arrivée de l’automne, et pour cause : c’est le moment où la grande migration post-nuptiale reprend ! Les grues cendrés (Grus grus), notamment, décollent à cette occasion de leurs terres natales pour se diriger vers le Sud. Elles passent alors au-dessus de nos têtes pendant plusieurs semaines, et certaines profitent même de notre hospitalité pour s’arrêter un ou quelques jours ! Sans plus attendre, découvrez le portrait du plus grand échassier d’Europe.
La Grue cendrée : portrait d’une grande voyageuse
© Jakob Fahr - CC-BY-NC
Carte d'identité
- Nom scientifique : Grus grus
- Envergure : 2 à 2,40 m
- Hauteur : 1 à 1,30 m
- Poids : 3 à 6 kg
- Longévité : entre 15 et 20 ans, parfois jusque 40 !
- Maturité sexuelle : entre 3 et 6 ans
- Régime alimentaire : omnivore, mais raffole de maïs
- Statut de conservation : préoccupation mineure, tendance à l’augmentation
- Statut de protection : strictement protégée (directive Oiseaux, Natura 2000)
Comment la reconnaître ?
À l’oreille. Elle émet un puissant « krooo-krooo-krooo » qui reste facilement à l’oreille après quelques écoutes. Mais surtout, elle l’émet au sein d’un groupe ! C’est donc tout un orchestre de trompettes aigües qui résonne dans le ciel.
En vol. Haut dans le ciel, à contre jour, difficile de distinguer les couleurs ou les détails. C’est donc sur la configuration qu’il faut se baser : la plupart des groupes se déplacent en formation en chevron, c’est-à-dire en forme de V. Les groupes peuvent aller d’une dizaine à quelques centaines d’individus, et leur vol alterne entre plané et battu.
Au sol. Si vous l’observez de visu, il est impossible de la confondre ! Elle arbore un plumage gris cendré, qui tourne au noir au niveau du postérieur. Son cou et sa tête sont noirs, mais traversés par deux bandes blanches démarrant des yeux et se rejoignant à l’arrière. Mais surtout, une calotte rouge écarlate se démarque à l’arrière de sa tête.
Grue ? Cigogne ? Héron ?
Normalement, le cri ne trompe pas. Mais visuellement, en vol, une confusion peut avoir lieu chez l’œil non-initié. Retenez simplement ces points-clés : le héron volera rarement en groupe, et il tient son cou replié, en forme de S. Quant à la cigogne, elle tend son cou vers l’avant comme la grue, mais ses groupes sont complètement désordonnés, et sa queue apparait généralement blanche, même à contrejour.
© Tim Taslimi (CC-BY-NC)
Petites anecdotes… pour frimer en soirée !
- Sa calotte rouge n’est pas faite de plumes : c’est une calvitie qui révèle la couleur de ses vaisseaux sanguins. En période de reproduction, l’excitation rend ce rouge d’autant plus intense !
- Sa « queue » en panache n’est pas une queue : c’est l’extrémité des grandes plumes de ses ailes (les rémiges) qui dépassent quand elle les replie.
- Sa trachée est aussi longue que son corps : elle est enroulée contre son bréchet (une extension du sternum), à la façon d’un intestin. Sa longueur, et ses anneaux cartilagineux, en font une vraie caisse de résonance, qui nous permet d’entendre son cri si loin.
Une année dans la peau d’une Grue cendrée
Avril-mai. La saison de reproduction bat son plein : après une parade impressionnante – faite de pas de danse, de cris et de pirouettes acrobatiques – les couples entament la construction d’un nid, fait de brindilles herbes sèches ou autres végétaux. Celui-ci est fait au sol, et est presque toujours entouré d’eau peu profonde. Tourbières, marais d’eau douce, landes humides ou même parfois boisements marécageux… La Scandinavie a tout ce qu’il faut pour les satisfaire !
(c) Jakob Fahr (iNaturalist) - License CC-BY-NC
Une reproduction de plus en plus précoce. En Allemagne Mewes et Rauch (2012) ont analysé la phénologie des pontes depuis les années 1980. En 30 ans, la date de début des pontes a été avancée du 10 avril au 21 mars, soit presque un mois plus tôt ! Ils argumentent que cela peut être bénéfique pour la reproduction, en offrant la possibilité de produire une seconde (voire une troisième) nichée en cas d’échec de la précédente.
Juin-juillet. Après une incubation de 4 semaines, partagée entre le mâle et la femelle, ça y est : la plupart des œufs de la population ont éclos. Il n’y en a qu’un ou deux par couple, car le soin parental est important. Les poussins suivent leurs parents pour apprendre à chasser les insectes, mollusques et petits vertébrés, riches en protéines. Ils ne commenceront à voler qu’à partir de deux mois, et resteront avec leurs parents lors de leur premier (voire deuxième) hiver.
© Вячеслав Юсупов (CC-BY)
Août-septembre. Petit à petit, les oiseaux se rassemblent sur leurs sites pré-migratoires préférentiels, qui prennent la forme de grandes étendues d’eau. Côté européen, c’est au Sud de la Suède que les groupes sont les plus importants. C’est de là qu’auront lieu les départs massifs, par vagues de milliers d’individus.
- Lacs de Kvismaren : de 5 à 15 000 individus posés par jour.
- Lacs d’Hornborgasjön : de 8 à 20 000 individus posés par jour
Octobre-novembre. C’est l’heure du voyage automnal, dit « postnuptial ». De notre côté de la planète, la route est très claire : un couloir de migration d’environ 200 km de large se dessine à travers l’Europe, de Nord-Est en Sud-Ouest. Le voyage peut se faire de jour ou de nuit, mais le gros des observations se fait surtout en matinée ou soirée. Sur le trajet, quelques sites font office de haltes migratoires quasi-systématiques :
- En Allemagne : ile de Rügen ; dépression de Diephloz.
- En Pologne : Parc National Ujscie Warty
- En Belgique : plateau des Hautes Fagnes ; vallée de la Semois.
- En France : Lac du Der ; Cher et Indre ; Arjuzanx ; Camargue…
Décembre-janvier. L’hiver est bien installé, et les grues aussi. Plus tellement liées aux zones humides à cette saison, les populations s’installent plutôt dans des grandes plaines agricoles, qui leur offrent un accès facilité à leur nourriture de choix : racines, graines, jeunes pousses, tubercules, bulbes… Historiquement, il fallait être bien au Sud pour éviter le gel et la neige, et avoir accès au sol. Mais depuis la montée des températures moyennes, y compris aux latitudes élevées, de plus en plus de groupes s’arrêtent plus tôt sur le trajet !
- Péninsule ibérique (Estrémadure, Gallocanta) : 200 à 250 000 hivernants.
- France (Lorraine, Champagne-Ardenne, Centre France, Aquitaine, Camargue) : 100 à 200 000.
- Allemagne, Hongrie : environ 20 000, respectivement..
- Italie, Portugal : environ 8 000, respectivement.
- Suède (Sud), Lituanie, Danemark, Angleterre (Sud), Pays-Bas, République tchèque, Roumanie, Bulgarie, Grèce (Nord), Maghreb : quelques groupes.
Février-mars. Dès les premières températures plus clémentes, parfois déjà en janvier, les premiers individus remettent le cap au Nord. Leur traversée dans ce sens est beaucoup plus rapide ! Forcément, ils sont pressés d’arriver afin de pourvoir les meilleurs sites de nidification. D’ailleurs, dans la plupart des cas, ils ne sont plus accompagnés de leurs progénitures lors du trajet retour.
Et voilà, la boucle est bouclée !
© Hinrich Matthes (CC-BY-NC)
Quelques chiffres supplémentaires :
- Altitude de vol : 200 à 1 500 mètres
- Vitesse de croisière : 40 à 80 km/h
- Vitesse par bons vents : > 100 km/h
- Temps théorique pour traverser la France : 1 jour
Jusqu’où remontent les grues cendrées pour se reproduire ? Il y a une vingtaine d’années, la nidification se limitait au Nord de l’Allemagne, la Scandinavie et la Sibérie. Mais comme pour l’hivernage, l’aire de répartition estivale est en expansion, et il n’est plus rare de voir des couples nicher plus au Sud : Angleterre, Pays-Bas, France, et même République tchèque et Hongrie (Nowald, 2012) !
Menaces pesant sur l’espèce
Bien que strictement protégée et avec des populations en expansion, la Grue cendrée reste exposée à certaines menaces (Archibald et Mirande, 2010 ; Goroshko, 2010 ; Meine et Archibald, 1996) :
- Dépendance au monde agricole : pour rappel, en hiver, les grues s’alimentent beaucoup dans les grandes cultures, et bien que les prélèvements de semis soient limités, cela ne plaît pas toujours aux producteurs… Par ailleurs, l’utilisation de produits phytosanitaires pourrait avoir un impact sur la physiologie des individus, mais cela n’est encore que peu étudié.
- Dégradation des zones humides : le changement climatique et l’intensification agricole et forestière ont des conséquences directes sur les zones humides, qui se retrouvent dégradées, converties ou exploitées. Une protection stricte de ces habitats est indispensable pour maintenir des sites de nidification de qualité.
- Déforestation : particulièrement en Espagne, les chênaies (dont les glands sont une ressource alimentaire appréciée) sont converties en cultures plus intensives, supprimant ainsi des zones utilisées pour l’hivernage.
- Menaces sur le trajet migratoire : braconnage, collisions avec les lignes électriques ou les éoliennes, les risques de mortalité en cours de vol sont bel et bien réels.
- Évènements climatiques extrêmes : augmentation de la fréquence des incendies, des sécheresses ou encore des tempêtes. Les effets du changement climatique auront des conséquences variables selon leur nature et la période à laquelle ils se manifestent.
Références :
- Archibald G., Mirande C. (2010). A changing world threatens the future for cranes. Abstract in: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 147.
- Clausen KK, Madsen J, Nolet BA, Haugaard L (2018) Maize stubble as foraging habitat for wintering geese and swans in Northern Europe. Agriculture, Ecosystems & Environment 259:72–76.
- Gicquel M., Nilsson L., Alonso J.C. et al. (2026). Long-term shifts in the spatial distribution of Common Cranes Grus grus. Journal of Ornithology. https://doi.org/10.1007/s10336-026-02385-6
- Goroshko Oleg A. (2010). Global climate change and conservation of cranes in the Amur river basin. Abstract in: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 150.
- International Crane Foundation. 2022. Species Field Guide: Eurasian Crane. https://savingcranes.org/learn/species-field-guide/eurasian-crane/.
- Kever D., Paquet J.-Y. & Vandezande G. (2018). Common Cranes Grus grus in Belgium: evolution of migration pattern over the past five decades, increase of resting and breeding possibilities. Proceedings of the IXᵉ European Crane Conference, Arjuzanx, pp. 24-30.
- LPO Champagne-Ardenne. Présentation de la Grue cendrée. https://champagne-ardenne.lpo.fr/grue-cendree/pesentation-de-la-grue-cendree
- Mewes W, Rauch M. (2012). Influence of Climate Change on the Beginning of Breeding of Eurasian Cranes in Germany. In: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 53-4.
- Meine, Curt D. and Archibald, George W. (Eds) 1996. The Cranes: – Status Survey and Conservation Action Plan. IUCN, Gland, Switzerland, and Cambridge, U.K. 294pp
- Nowald G. (2012). Cranes and people: agriculture and tourism. In: Harris J, editor. Procs of the Cranes, Agriculture, and Climate Change Workshop at Muraviovka Park. Russia, 28 May-3 June 2010. p 60-4.