Suite à l’actualité, nous vous offrons exceptionnellement accès à cet article paru, il y a quelques mois, dans notre revue l’Homme et l’Oiseau sur la destruction d’une des dernières forêts naturelles d’Europe.

Depuis quelques mois, les milieux écologistes s’affairent autour du cas de la forêt de Białowieża. Le ministre de l’Environnement polonais vient, en effet, d’autoriser des coupes massives dans cette forêt de renommée internationale. Les écologistes redoutent la perte inéluctable du caractère naturel de la forêt et la continuité des dynamiques spontanées qui s’y expriment depuis des milliers d’années. Avec la désacralisation de cette nature sauvage, le gouvernement s’enfonce dans une série de mesures anti-écologistes et renforce le pouvoir des autorités forestières et des chasseurs. La mobilisation internationale suffira-t-elle à sauver la forêt de Białowieża ?

Sébastien Carbonnelle & Sébastien Lezaca-Rojas

de Forêt et Naturalité

« Dernière forêt primaire d’Europe », voilà le titre qu’arbore fièrement ce massif boisé au nord-est de la Pologne. La forêt de Białowieża est probablement ce qui reste de mieux préservé en matière de forêt de plaine en Europe tempérée. Il reste très peu d’endroits sur notre vieux continent qui peuvent prétendre à un tel degré de naturalité. Ici, les forêts sont peuplées d’arbres immenses, qui atteignent des âges canoniques et des dimensions records, parmi lesquels certains des plus hauts d’Europe. L’épicéa, indigène dans cette région, s’élève à plus de 50 m où il domine la canopée. On remarque aussi cette importante caractéristique des forêts naturelles : une grande quantité de bois mort, à la base d’une biodiversité exceptionnelle (champignons, insectes, oiseaux,…). En un mot, Białowieża est l’écosystème le plus riche et diversifié d’Europe ! Son emblème incontesté, est le Bison d’Europe, le plus grand mammifère terrestre de nos latitudes sauvé in extremis de la disparition dans l’entre-deux-guerres, ici même, et dont une belle population vit à présent en liberté.

Qu’est-ce que la naturalité ?
La naturalité renvoie au caractère sauvage d’un écosystème. Elle est l’adaptation en français du terme anglais
« wilderness » qui désigne un milieu naturel dont l’évolution n’est pas entravée par l’homme et où l’homme lui-même n’est qu’un visiteur de passage… Le terme « primaire » renvoie normalement à une forêt dont les processus n’ont été altérés par aucune activité humaine. Pratiquement plus aucune forêt d’Europe ne peut prétendre à ce qualificatif. Par contre, il existe encore des forêts ayant subi peu d’influence anthropique. Ces forêts, si elles ne sont plus tout à fait « primaires », peuvent à tout le moins être qualifiées de « très naturelles » ou possédant un « haut degré de naturalité ».

Du côté polonais, la forêt de Białowieża est protégée sur un sixième seulement de sa vaste superficie, le reste est administré par l’Office des forêts. Dans cette partie gérée, et bien que les objectifs économiques soient censés passer au second plan, on y pratique quand même la sylviculture, certes souvent assez douce mais bien interventionniste (exclos de régénération, petites coupes à blanc, pièges à scolytes, sélection des essences, etc.).

Depuis quelques années, comme ailleurs en Europe, on assiste ici à une expansion du scolyte de l’épicéa, un petit insecte qui peut causer la mort de nombreux épicéas. Cette vague d’expansion est due aux stress que subissent les épicéas suite aux sécheresses à répétition et aux dérèglements climatiques. Les arbres affaiblis sont ainsi la cible de ces insectes, qui pendant quelques années vont pulluler et causer la mort des arbres affaiblis.

Couper les arbres pour « sauver la forêt »

Le gouvernement et les forestiers prétendent vouloir « sauver la forêt » en coupant les arbres attaqués par le scolyte. Mais les scientifiques dénoncent l’inefficacité, l’inadéquation et l’hypocrisie de ces mesures. Impossible en effet de retirer suffisamment d’arbres attaqués dans un contexte aussi vaste, où des zones sont protégées et inaccessibles, où d’immenses forêts alentour servent de zones de propagation aux scolytes. En outre, ils insistent sur le fait que dans cette forêt unique, il faut veiller à maintenir les processus naturels (dont les scolytes font partie, avec leur régulation par les prédateurs notamment) ; il est prouvé que la forêt naturelle est très résiliente, et son évolution dynamique n’est pas un problème. Enfin, scientifiques et écologistes soulignent surtout que cet argument n’est qu’un prétexte, derrière lequel se cachent en réalité des enjeux de pouvoir et des objectifs économiques.

Les forestiers et le gouvernement font bloc pour soutenir ces coupes. Ils ont en effet des intérêts communs à préserver. Le gouvernement a besoin d’argent, pour réaliser notamment des promesses électorales dispendieuses. Et le bois est plus que jamais une ressource-clef en Pologne, abondamment utilisé pour la construction ou la fabrication de meubles, mais plus récemment aussi pour la production énergétique à base de biomasse. Avec des besoins énergétiques grandissant, le pays va devoir mobiliser plus de bois, et le gouvernement a levé les restrictions sur l’utilisation des gros bois pouvant être brûlés dans ses centrales : certains des vieux arbres de la forêt de Białowieża pourraient donc même bientôt servir de combustible !

La forêt peut-elle se gérer elle-même ?

L’Administration Forestière jouit, en outre, de toute une série d’avantages, liés à la fonction (un salaire important notamment) et surtout à son prestige, où elle forme en quelque sorte l’élite locale des communautés rurales. Elle redoute de voir la forêt de Białowieża devenir un Parc national sur son ensemble, car cela la priverait de son contrôle sur celle-ci. Dans le Parc national, la forêt semble en effet très bien se passer de gestion : les arbres y sont parmi les plus beaux et grands d’Europe, la biodiversité y est maximale, des milliers de touristes s’y pressent chaque année pour les admirer, en rétribuant au passage les locaux reconvertis en tenanciers de cafés, restaurants ou maisons d’hôtes, ou encore en guides, loueurs de vélos ou d’attelages de chevaux.

Si l’Administration Forestière devait quitter Białowieża, cet exemple pourrait constituer un précédent et elle peut craindre qu’ailleurs dans le pays on réclame la protection intégrale d’autres forêts. Ceci explique pourquoi les forestiers défendent l’utilité de leur fonction, et donc un interventionnisme nécessaire afin de « protéger et gérer la forêt ». Et d’aller même jusqu’à prévenir que « sans intervention humaine, la forêt risque de perdre son intéressante biodiversité ». En filigrane de cette crise, on peut donc aussi lire comment les promoteurs du nouveau plan plaident, comme d’autres ailleurs en Europe, pour le primat d’une nature façonnée par l’homme devant la nature sauvage, et ce même au cœur de la dernière forêt primaire d’Europe…

Un contexte autoritaire et anti-écologiste

La situation est complexe, le sort de la forêt divise la population locale ; une partie soutenant l’administration forestière et accusant les écologistes de « laisser pourrir des arbres valorisables », une autre souhaitant plutôt protéger la forêt et accueillir les touristes qui dépensent leurs deniers au profit de la communauté. Mais le débat est faussé, la liberté d’information et d’opinion est loin d’être assurée dans un contexte socio-politique très tendu, et peu de gens osent exprimer clairement leur opinion, surtout si elle est en faveur des écologistes ! Le nouveau gouvernement de 2015, dominé par le parti ultra-conservateur Droit et Justice (PiS), et en particulier le ministre de l’Environnement Jan Szyszko, mènent une politique anti-écologiste très agressive et détiennent le quasi-monopole de l’information ; Les arguments des écologistes et des scientifiques ont beaucoup de mal à être relayés dans la société. Les campagnes de propagande s’accompagnent d’une salve de mesures autoritaires à l’encontre des institutions et des associations environnementales.

Notre association se bat pour sauver cette forêt unique !
Sur le site de notre association Forêt & Naturalité (www.foret-naturalite.be), vous pouvez découvrir notre reportage complet sur Białowieża. Vous trouverez une vidéo de 15 minutes, avec des interviews des principaux protagonistes du dossier, et qui expose un résumé de la problématique (versions anglaise et française). Nous avons également publié un grand reportage de 30 pages qui analyse dans le détail les faits et les arguments de ce conflit aux dimensions complexes et multiples. Nous tentons aujourd’hui d’en faire l’écho dans les médias afin de mobiliser la communauté internationale et de pousser les institutions à faire pression sur le gouvernement polonais. Nous avons également traduit ce reportage en polonais afin de contribuer à une information plus complète et décryptée, au-delà de la propagande et des positions émotionnelles qui dominent largement l’espace médiatique polonais. Des associations polonaises nous aident à diffuser cet article via leurs réseaux. Si vous souhaitez soutenir notre cause pour sauver la forêt de Białowieża, vous pouvez nous aider en vous rendant sur notre site web, où nous essayons également de fournir les informations les plus récentes sur la situation.

L’église polonaise s’en mêle également, appelant la population locale à se ranger dans le camp des forestiers. Pourquoi ? Au nom d’un principe qui ne fait pourtant pas l’unanimité au sein de cette institution internationale : le principe selon lequel « L’homme doit dominer la nature. »

Chasser le Bison et le Loup ?

Après avoir renforcé le pouvoir de l’Office des forêts, qui semble à présent contrôler à peu près toutes les matières environnementales, le gouvernement a décidé d’augmenter les droits des chasseurs avec un projet qui prévoit que toute personne dérangeant le déroulement de la chasse sera passible de sanctions et surtout l’autorisation de la chasse au Bison.

Après avoir frôlé l’extinction, le Bison a été sauvé au début du XXème siècle. Au départ de douze individus récupérés dans des zoos, des programmes d’élevage ont permis à la population de se reconstruire et de prospérer, localement, aujourd’hui. Singulièrement à Białowieża les bisons sont sous étroite surveillance des scientifiques. Mais leur statut reste précaire, car l’ensemble des individus sont nés d’une base génétique très peu diversifiée. Les seuls prélèvements autorisés actuellement concernent des individus malades, dans l’optique de garantir l’état sanitaire des populations. Sous prétexte de l’augmentation des populations et des dégâts causés aux cultures par les troupeaux (dégâts actuellement fortement indemnisés), des Administrations forestières à proximité de Białowieża ont récemment réclamé au Ministre la légalisation du tir de l’animal.

En Pologne, c’est aussi l’Office des Forêts qui gère la chasse, comme dans certaines régions l’organisation de chasses prestigieuses. Cette pratique, largement répandue dans de nombreux pays (notamment dans les pays de l’Est en Europe ), consiste à donner accès, à de riches étrangers, à des gibiers de prestige (de grands Cerfs, des Elans mais aussi des Loups, des Tétras…). Bien que strictement protégé, on suspecte, par endroits, des chasses permissives au Bison, monnayées à prix fort par certains forestiers. Les écologistes craignent que ce ne soit la porte ouverte à la généralisation de la chasse au Bison et au développement de la chasse de prestige aux dépens d’autres animaux sauvages.

Est-il trop tard pour sauver Białowieża ?

La riposte de la société civile et de la communauté internationale s’organise. Les institutions internationales ont lancé des procédures d’enquête et d’avertissement, face à ce plan ; mais il est nécessaire que la pression s’intensifie pour espérer sauver cette forêt. Car pendant ce temps, ce sont des dizaines de milliers d’arbres qui tombent dans la forêt de Białowieża, mettant à mal un site pourtant classé au Patrimoine mondial de l’Unesco ! Aujourd’hui, il est de la plus haute urgence que nous parvenions à mobiliser ces institutions et l’opinion internationale. Il est indispensable également de faire évoluer les mentalités sur la manière dont l’homme et la nature doivent cohabiter. Nous ne pouvons indéfiniment avoir l’arrogance de croire que nous pouvons faire mieux que la nature, et chercher à accroître notre emprise et notre maîtrise sur elle, ni encore moins vouloir en tirer partout des profits matérialistes. Białowieża est le symbole de cette lutte, et le combat pour sa défense dépasse de loin le sauvetage de ce joyau. Il préfigure, probablement en réalité, les luttes que nous devrons porter pour la forêt en général devant les pressions qui s’accentuent de manière inquiétante, et ce également en Wallonie.

Osons la Naturalité en Belgique !
Chez nous, il reste encore de vastes espaces couverts de forêts. Dans certains coins de Wallonie, quelques forêts anciennes ont été épargnées par l’agriculture, et les plantations d’essences exotiques. Parfois, même elles se sont régénérées toutes seules et contiennent encore une dominante et un mélange d’essences spontanées. Ces forêts ne représentent plus que quelques pourcents de la surface de forêt totale. Mais, outre le fait qu’elles soient des témoins naturels ancestraux, qui méritent d’être protégés, elles offrent aussi à l’homme d’inestimables ressources. Elles renferment une biodiversité unique, elles offrent à nos sociétés un lien vers la nature spontanée. Elles remplissent surtout d’innombrables services écosystémiques : réservoirs génétiques, assainissement de l’eau et de l’air, stockage de carbone, et bien d’autres… Des programmes wallons existent pour qu’on y maintienne une sylviculture la plus douce possible. Mais nous pensons qu’il faut aller plus loin et ne pas se contenter du minimum; à savoir créer plus de réserves intégrales et donner une chance aux forêts anciennes et naturelles de se redéployer là où elles n’ont pas gardé un état aussi satisfaisant. Ceci fait partie d’un processus plus général de reconsidération positive de nos rapports avec la nature. Son caractère sauvage est une de ses caractéristiques essentielles, et ce qui fait aussi qu’elle nous surprend et nous émerveille tant. Accepter que nous ne pouvons entièrement la comprendre, la maîtriser, la limiter et l’asservir à nos intérêts est une nécessité urgente. Aujourd’hui, l’actualité wallonne nous offre l’occasion de faire quelques pas de plus dans cette direction. C’est en ce sens que Foret & Naturalité et la Ligue (LRBPO) se mobilisent (avec d’autres associations réunies dans la Plate-forme Grands Prédateurs) pour que la Wallonie accueille le retour du Loup avec bienveillance, et que bien sûr soient interdits le retour de la tenderie, ou la chasse au Blaireau et au Castor.