Le Ministre wallon de la Nature propose un avant-projet de décret modifiant la loi sur la conservation de la Nature. Ces modifications ont plusieurs objectifs, entre-autres :

  1. Introduire légalement des individus d’espèces chassables (Perdrix grises, Faisans de Colchide et Canards colverts) dans la nature. À lire ici.
  2. Permettre une obtention aisée de dérogations létales pour détruire le Castor, le Blaireau, le Héron cendré et le Grand Cormoran. À lire ici.
  3. Ajouter à la liste d’espèces chassables la Pie bavarde et la Corneille noire, sous prétexte d’aider la petite faune des plaines.

Nous sommes radicalement opposés à ces trois mesures de l’avant-projet de décret. Il est à noter que d’autres propositions sont plus constructives, heureusement. Nous argumentons ici en faveur de la nature, du bien-être animal et du respect de valeurs partagées par la plupart des citoyens.

Vous aussi, vous êtes contre ces différents points ? Alors envoyez une lettre au Gouvernement wallon !

Ce projet de révision de décret modifiant la loi sur la conservation de la Nature est disponible ici.

L’avis du Conseil Supérieur Wallon de la Conservation de la Nature sur ce projet est disponible ici.

Pourquoi il ne faut pas chasser la Pie bavarde et la Corneille noire

Pour le Ministre de la nature, ces deux espèces devraient être chassées pour sauver la petite faune des plaines (sans définir ce qu’est la petite faune des plaines: les campagnols, les bruants ou les perdrix d’élevage?). Il est clair que la biodiversité des milieux agricoles se porte mal. Mais pas à cause de la Pie ou de la Corneille mais bien à cause de l’intensification des pratiques agricoles : champs cultivés intensivement de plus en plus grands, disparition des haies, mares, talus, diminution de la nourriture disponible et pollution par dépôt d’azote et autres pesticides.

Il est intéressant de noter que le Ministre cite dans son argumentaire plusieurs études scientifiques. Mais certains passages sont sortis de leur contexte, alors que les conclusions de l’étude sont à l’opposé de la thèse de cet avant-projet.

Prenons par exemple l’étude de Maden et al. 2015, citée dans l’avant-projet. Celle-ci fait la synthèse de 42 études sur les impacts des corvidés sur l’abondance et la productivité d’autres espèces d’oiseaux.

La Pie et la Corneille étant omnivores, elles se nourrissent parfois au printemps de jeunes oiseaux ou de leurs œufs. Elles ont donc dans quelques cas un impact sur certaines espèces, ce qui est tout à fait naturel. On appelle ça la chaîne alimentaire (ou un réseau trophique pour les plus scientifiques d’entre nous).

Le Ministre cite seulement ces quelques cas et ne cite pas du tout la conclusion de l’étude qui indique :

  • Il est très improbable que les corvidés aient un impact négatif important sur les populations d’oiseaux. Il est préférable de se concentrer sur d’autres facteurs de déclin. (Il faut quand même être culotté pour citer une étude allant à l’encontre de son argumentaire…).
  • L’impact de la prédation de la corneille et de la pie est faible.
  • Ces espèces ont surtout un impact sur la productivité mais très peu sur l’abondance des espèces d’oiseaux. C’est-à-dire qu’en l’absence de pies et de corneilles, il y aurait plus de jeunes au printemps de leur éclosion mais qu’après un an, l’abondance des individus serait sensiblement similaire car ces individus non prédatés par les corvidés disparaîtraient quand même pour d’autres raisons.

La densité des prédateurs est dépendante de celle des espèces proies, celles-ci étant naturellement adaptées à leur échapper. La prédation s’exerce essentiellement sur des animaux affaiblis par des parasites, une maladie ou une blessure et qui, normalement, sont condamnés à disparaître rapidement.

La prédation des Corneilles et des Pies s’exerce surtout sur une quantité importante d’organismes pouvant impacter les cultures : vers blancs, larves de taupin et de tipule, coléoptères de tous genres, de chenilles, d’araignées, de limaces, de campagnols,… et de cadavres d’animaux le long des routes. Elles rendent donc de nombreux services à la société. D’autre part, la régulation des Corneilles et des Pies est déjà assurée par leurs ennemis naturels, elles s’attaquent entre elles !

Le Ministre cite aussi Smith et al. 2010 qui synthétisent des recherches étudiant l’impact des populations d’oiseaux quand on a éliminé tous ou presque tous les prédateurs. On se doute assez vite qu’en enlevant les prédateurs, il y aura plus d’espèces proies. Il est à noter que cette étude ne se focalise pas sur les corvidés mais bien sur tous les prédateurs. La citer n’a donc que peu de sens. De plus, le Ministre sort encore de son contexte quelques passages de l’étude pour corroborer sa thèse mais il en oublie les conclusions : Il existe des problèmes éthiques et pratiques associés à la destruction des prédateurs, il convient donc de trouver des alternatives non létales.

A la lecture de ce projet de décret il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que cet argumentaire est dicté par les chasseurs de loisir et que sauver la petite faune des plaines n’est qu’un faux prétexte. La stratégie de ces chasseurs est de produire de nombreux jeunes oiseaux pour le tir à l’automne et ils veulent dès lors limiter les prédateurs.

La petite faune des plaines est seulement présente dans les plaines, donc dans une partie de la Wallonie seulement. Vouloir les éliminer dans l’ensemble de la Région wallonne n’est donc pas du tout utile et n’a pas de sens. En plus, Il est déjà possible d’avoir des dérogations très facilement pour détruire les Pies et Corneilles. Un minimum de 25 000 Pies bavardes et de 50 000 Corneilles noires étant déjà tué chaque année pour 30 000 et 39 000 couples nicheurs respectivement !

Pour limiter la prédation, pourquoi ne pas commencer à arrêter la chasse plutôt que d’éliminer les autres potentiels prédateurs ? Il est à noter que les prélèvements par la chasse portent atteinte à des animaux en bon état de santé ce qui est très différent de la prédation naturelle qui opère une sélection salutaire en éliminant les individus malades.

En conclusion, la limitation des populations de corvidés ne va pas sauver la petite faune des plaines. Pour stopper l’érosion de biodiversité du milieu agricole, il convient de modifier en profondeur nos pratiques en intégrant la nature à l’agriculture au lieu de l’y exclure.

Conclusion générale

En conservant libre l’introduction d’espèces non protégées afin de les chasser ensuite et en facilitant la chasse d’espèces jugées leurs prédatrices, l’avant-projet de décret, qui devrait améliorer la loi sur la Conservation de la Nature, apparaît, au contraire, destiné principalement à favoriser le maintien d’une chasse constituée essentiellement de massacres d’animaux d’élevage.

 

Références :

Madden, C. F., Arroyo, B., Amar, A. (2015), A review of the impacts of corvids on bird productivity and abundance. Ibis, 157, pages 1–16.

Smith, R. K., Pullin, A. S., Stewart, G. B., & Sutherland, W. J. (2010), Effectiveness of predator removal for enhancing bird populations. Conservation Biology, 24, 820–829.